Robinson Crusoé, Théâtre Graslin de Nantes, vendredi 29 mai 2026
La reprise de Robinson Crusoé de Jacques Offenbach au Théâtre Graslin de Nantes constituait un véritable test. Après une création remarquée au Théâtre des Champs-Élysées, cette production signée Laurent Pelly retrouvait un plateau plus intime et une équipe d’interprètes presque entièrement renouvelée. Le résultat dépasse les attentes : non seulement le spectacle supporte parfaitement le changement de distribution et de lieu, mais il semble même parfois gagner en cohérence et en efficacité.
Le spectacle de Laurent Pelly efficacement adapté aux dimensions du Théâtre Graslin
Le Théâtre Graslin apparaît finalement comme un écrin plus adapté aux dimensions de cet opéra-comique que la vaste salle du Théâtre des Champs-Élysées. Les décors de Chantal Thomas y retrouvent leur juste échelle et leur lisibilité. Même le deuxième acte, avec ses tentes de sans-abri au pied des gratte-ciel et son univers de fin du monde capitaliste, nous a paru plus convaincant qu’à Paris. Cette transposition contemporaine, qui fait de Robinson un jeune homme tentant de faire fortune outre-Atlantique remplace les traditionnels « sauvages » et anthropophages du livret par les représentants d’un capitalisme déshumanisé, conserve toute sa pertinence. Les clones de Donald Trump qui envahissent la scène à l’acte II continuent de surprendre et d’amuser le public tout en soulignant la dimension critique et satirique de la lecture de Laurent Pelly. Le metteur en scène transforme en effet Robinson en un jeune migrant économique parti conquérir le Nouveau Monde, mais bientôt confronté à la violence d’un système dont il ne maîtrise ni les règles ni les codes. Loin des promesses de réussite qui l’avaient poussé à traverser l’Atlantique, il se retrouve peu à peu rejeté aux marges d’une société indifférente, condamné à survivre dans une tente de fortune au pied des gratte-ciel. Le naufragé de l’île déserte devient ainsi le naufragé de la modernité, abandonné par un monde dont la prospérité affichée dissimule mal la profonde inhumanité.
Comme nous l’écrivions dans notre compte rendu du 5 décembre dernier, tout, dans cette lecture, n’emporte pas l’adhésion. Le second degré introduit dans l’air d’Edwige « S’il fallait qu’aujourd’hui » nous semble ainsi étranger à l’esprit d’une musique sincèrement lyrique qui n’appelle pas la distance ironique que lui impose la mise en scène. De même, le réveil d’Edwige parmi les « sauvages » perd une grande part de sa poésie en raison de la gestuelle imposée à l’interprète. Mais ces réserves s’effacent devant plusieurs idées convaincantes, dont la plus belle réside sans doute dans l’image finale du spectacle : Robinson, seul au pied d’un palmier sur une scène désormais vide, apparaît comme un homme perdu dans un monde brutal et déshumanisé. L’image suggère alors que toutes les péripéties qui ont précédé – les retrouvailles, les voyages, les retournements invraisemblables – n’étaient qu’un rêve… Cette conclusion mélancolique confère soudain à l’ouvrage une profondeur inattendue et laisse le spectateur face à un héros plus solitaire que jamais.
Des chœurs et orchestre en forme superlative
Musicalement, la soirée est une réussite de tout premier ordre. On connaissait la qualité du Chœur d’Angers Nantes Opéra et de l’Orchestre National des Pays de la Loire ; on les a trouvés ce soir dans une forme exceptionnelle. La direction de Guillaume Tourniaire constitue sans doute l’une des grandes forces de cette reprise. Le chef dirige l’œuvre avec un sens du style offenbachien remarquable : la lecture est vive, précise, pétillante lorsque nécessaire, mais jamais vulgaire. Elle sait aussi ménager les moments de poésie sans céder au sentimentalisme. Les couleurs orchestrales, particulièrement raffinées, révèlent toute la richesse d’une partition trop rarement entendue. On aura remarqué ici ou là quelques décalages mineurs entre fosse et plateau, immédiatement corrigés et sans conséquence sur l’impression générale : petites imperfections qui disparaîtront probablement au fil des représentations…
Plusieurs interventions solistes méritent d’être saluées, notamment celles de la flûte de Rémy Vignier et du violoncelle de Justine Pierre, particulièrement raffinés dans le contre-chant qu’ils offrent à l’air de Vendredi « Beauté qui viens des cieux ». La « Symphonie de la mer » bénéficie elle aussi d’une interprétation somptueuse, tandis que le cor (Pierre-Yves Bens) brille dans une partition qui lui réserve plusieurs moments d’exposition.
Une distribution qui brille tant par son homogénéité que par l'excellence de plusieurs individualités
La distribution vocale réunit plusieurs personnalités marquantes. Julie Pasturaud, déjà présente à Paris cet hiver, demeure une Déborah irrésistiblement truculente, tandis que Frédéric Caton compose un Sir William Crusoé tout en bonhomie vocale et scénique. Marc Scoffoni relève avec brio le défi (difficile) de succéder à Rodolphe Briand dans le rôle de Jim Cocks. On lui découvre un tempérament comique particulièrement efficace, notamment dans le fameux trio du Pot-au-feu qu’il mène avec l’aplomb vocal attendu mais aussi l’habileté quasi chorégraphique requise par cette mise en scène !
Nous avions découvert avec plaisir la voix et le talent d’Apolline Raï-Westphal lors de la demi-finale du concours Voix Nouvelles en juin 2023. La jeune chanteuse a depuis entamé une jolie carrière. Elle endosse ici le rôle de Suzanne, auquel elle apporte toute sa fraîcheur, mais aussi un réel tempérament comique qui éclate notamment dans son rondo du premier acte (« Tom était un danseur ingambe ») et dans l’irrésistible duo qu’elle chante avec Toby à l’acte II (« Ô mon Toby, mon cher mari »). Catherine Trottmann propose une Edwige assez différente de celle de Julie Fuchs. La voix de la chanteuse est en effet nettement plus ancrée dans le grave que celle de sa collègue, ce qui lui permet notamment de délivrer un « S’’il fallait qu’aujourd’hui », de très belle tenue. Mais le registre aigu se révélera être également très assuré, y compris lorsque les aigus doivent être émis piano (superbe conclusion de sa romance du III : « Je veux partir, bénissez-moi »). Mathilde Ortscheidt campe un Vendredi superlatif. Son timbre conserve sa richesse et son velouté sur toute la tessiture et son investissement scénique ne faiblit jamais. Elle donne une parfaite réplique à Robinson dans le très beau duo qui ouvre l’acte II, au cours duquel Robinson tente d’expliquer à son compagnon ce qu’est l’amour. Mais c’est surtout son « Beauté viens des cieux » qui marque les esprits. Rarement cet air nous aura paru aussi poétique et aussi subtilement interprété.
Les deux ténors constituent enfin l’un des principaux attraits de la soirée. Kaëlig Boché, après son irrésitible Piquillo de Saint-Étienne, confirme ici ses évidentes affinités avec le répertoire offenbachien, et semble posséder toutes les qualités requises pour faire siens les rôles qui furent ceux de José Dupuis (le ténor favori de maître Jacques), qui créa notamment Pâris dans La Belle Hélène, le rôle-titre de Barbe-Bleue, Fritz dans La Grande-Duchesse de Gérolstein, Piquillo dans La Périchole, ou encore Falsacappa dans Les Brigands. La voix est tout à la fois d’une grande fraîcheur, légère mais très habilement projetée. Le chant, stylistiquement, est irréprochable et l’interprète fait preuve d’un sens comique acéré, qui fait mouche notamment dans la scène où Toby déclare à Robinson renoncer à ses velléités de voyage, ou encore dans le duo avec Suzanne au deuxième acte. Gageons que Kaëlig Boché puisse être également un excellent Robinson, et espérons qu’il aura un jour l’occasion de chanter ce rôle… Un rôle-titre qui était ce soir superbement interprété par Pierre Derhet : timbre séduisant, phrasé élégant, nuances raffinées. Mais ce qui frappe avant tout chez le ténor belge demeure l’extraordinaire clarté de sa diction. Chaque mot est intelligible sans jamais compromettre la ligne de chant. Pierre Derhet illustre parfaitement le fait que l’intelligibilité du texte, chez un chanteur lyrique, procède évidemment d’une articulation consciencieuse, mais aussi d’une émission vocale saine et naturelle. Malgré une légère baisse de régime au début du II (mais l’air « Salut chaumière, toit solitaire », sollicitant le haut du registre et au rythme quelque peu haché, n’est pas si simple à interpréter et demande de constants efforts pour préserver le legato !), sa prestation demeure remarquable de bout en bout.
Au terme de cette représentation, on ne peut qu’adresser un chaleureux bravo à l’ensemble des artistes, mais aussi au public nantais, qui ont courageusement affronté plus de deux heures trente de spectacle dans un Théâtre Graslin où la température semblait vouloir rivaliser avec celle de la forêt amazonienne de Robinson ! On regrettera simplement que le silence n’ait pas été plus rapidement obtenu au début du deuxième acte, alors que Guillaume Tourniaire souhaitait faire entendre dans les meilleures conditions l’introduction si raffinée de la « Symphonie de la mer ».
Quoi qu’il en soit, cette reprise nantaise confirme pleinement la réussite de la production de Laurent Pelly. Servie par une direction musicale inspirée et une distribution de haut niveau, elle constitue sans doute l’une des plus belles redécouvertes offenbachiennes de ces dernières saisons. Les spectateurs nantais pourront encore la découvrir les 31 mai, 2 et 4 juin avant son arrivée à Rennes (16-24 juin). Quant à ceux qui ne pourraient se rendre à ces dernières représentations, ils auront l’occasion de retrouver l’opéra-comique d’Offenbach lors de l’opération « Opéra sur écran » du 18 juin, au cours de laquelle le spectacle sera retransmis gratuitement dans de nombreuses villes de l’Ouest. Nous aurons l’occasion de revenir sur cet événement !
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Robinson : Pierre Derhet
Toby : Kaëlig Boché
Edwige : Catherine Trottmann
Suzanne : Apolline Raï Westphal
Vendredi : Mathilde Ortscheidt
Jim-Cocks : Marc Scoffoni
Sir William Crusoé : Frédéric Caton
Deborah : Julie Pasturaud
Atkins : Olivier Naveau
Chœur d’Angers Nantes Opéra (dir. Xavier Ribes), Orchestre National des Pays de la Loire, dir. Guillaume Tourniaire
Mise en scène et costumes : Laurent Pelly
Scénographie : Chantal Thomas
Lumières : Michel Le Borgne
Adaptation des dialogues, dramaturgie : Agathe Mélinand
Robinson Crusoé
Opéra-comique en 3 actes et 5 tableaux de Jacques Offenbach, livret d’Eugène Cormon et d’Hector Crémieux, créé à l’Opéra-Comique le 23 novembre 1867.
Théâtre Graslin de Nantes, représentation du vendredi 29 mai 2026

