Rusalka, Opéra Bastille, samedi 2 mai 2026
Que le temps passe vite ! Il y a déjà vingt ans, Rusalka, chef-d’œuvre lyrique alors trop méconnu de Dvorak[1], faisait son entrée triomphale au répertoire de l’Opéra de Paris, admirablement servi par la sublime voix de Renée Fleming et la formidable mise en scène de Robert Carsen. Aujourd’hui encore, on reste conquis par l’inventivité de cette mise en scène, toujours aussi intelligente, servie par de formidables lumières qu’il règle avec la complicité de Peter van Praet. Le décor de fond de piscine, subtilement éclairé de bleu et qui se transforme peu à peu en salon de château feutré montre que Carsen peut souvent être capable du meilleur.
Pour cette troisième reprise de la production, l’Opéra de Paris a particulièrement soigné la distribution :
Dimitry Ivashchenko, basse russe, est un habitué des scènes parisiennes. Il incarne ici l’ondin, père de Rusalka. Le timbre est très clair. La voix impressionne par sa puissance.
On reste un peu déçu par le prince de Sergey Skorokhodov. La voix, bien que belle, sonne par moments nasillarde, métallique, mais surtout souffre de constantes baisses de puissance, ayant même parfois du mal à couvrir l’orchestre. Face à ses partenaires très investis, son jeu de scène reste aussi un peu emprunté.
La mezzo américaine Jamie Barton assure avec vaillance le rôle de la sorcière Ježibaba. On est sous le charme de son aisance dans son jeu de scène mais surtout de sa facilité à placer sa voix avec justesse. Par moments cruelles, ses interventions ressemblent à des imprécations qui glacent le sang. Le duo avec Rusalka qui ouvre le troisième acte est un des très grands moments de la soirée : suspendue dans les airs au-dessus de Rusalka, elle projette une voix incroyablement noire et cynique, chacun des aigus puissants étant dardé comme une flèche emplissant avec force toute la salle de l’opéra.
La princesse étrangère est interprétée par la mezzo-soprano Ekaterina Gubanova. Elle est vêtue et coiffée telle un double parfait de Rusalka, ce qui crée par moments un sentiment de malaise et accentue plus encore cette frontière entre rêve et réalité qui parcourt tout l’opéra. Si elle avait déjà impressionné le public parisien il y a quelques années en Ortrud, Herodias ou Eboli, elle est ici une rivale implacable de Rusalka, avec un jeu de scène convaincant, oscillant entre vulgarité et méchanceté. Ses aigus sont bien maîtrisés et son duo avec le prince fait preuve de belles nuances.
Le trio des trois nymphes, autre miroir de Rusalka, est joué comme dans un rêve, tentant de dissuader Rusalka de franchir la frontière. Les trois voix sont incontestablement belles, assez équilibrées mais parfois manquent de force.
Florent Mbia en garde forestier et Seray Pinar en garçon de cuisine, membres de la troupe lyrique de l’Opéra de Paris depuis trois ans, sont très à l’aise tant scéniquement et que vocalement et convainquent complètement.
Enfin Nicole Car, dans le rôle de la nymphe Rusalka, en quête d’humanité, est la triomphatrice absolue de cette soirée. Son engagement est total dans ce rôle si difficile tant vocalement que scéniquement. Le célèbre« Air de la lune » du premier acte s’apparente à une véritable prière, quasi statique : la voix y est merveilleusement cristalline et forte. Cet instant d’une très grande pureté sera le moment de bascule vers le drame. La chanteuse montre ici avec talent toute son expressivité, et restera vocalement sublime et d’une puissance hallucinante tout au long des trois actes. Ainsi au deuxième acte, ayant fait sacrifice de sa voix et donc contrainte au mutisme par amour, elle arrive à nous communiquer tout son désarroi face à ce qui se passe à l’opposé du plateau entre son mari et la princesse étrangère. Dans ce jeu de doubles, c’est une des nombreuses idées de génie que d’avoir coupé l’immense plateau de Bastille en deux demi-parties identiques et symétriques où tout n’est que miroir : décors, jeux de scène… Le moment où Rusalka, incapable de devenir réellement femme, traverse le miroir pour rejoindre son mari en écartant sa rivale atteint des sommets d’émotion. Applaudissements à tout rompre lors des saluts pour cette artiste, qui a littéralement rayonné tout au long de la soirée.
Le chef Kazushi Ono termine d’opérer le miracle en tirant le meilleur de chacun des pupitres de l’orchestre, au jeu merveilleusement ciselé. Une prestation orchestrale très supérieure à celle qui nous fut offerte lors de la dernière reprise de l’œuvre en 2015… On est tout de suite séduit par les premiers accords de l’œuvre, grâce au travail remarquable des pupitres de cordes. La direction est précise, les gestes mesurés, en symbiose totale avec les chanteurs.
Une très belle soirée, qui contribue à faire de cette Rusalka l’un des grands classiques de l’Opéra de Paris.
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[1] L’œuvre a depuis fait l’objet de nombreuses reprises en province (Reims, Avignon, Toulouse, Limoges,…) ou sur diverses scènes européennes : Milan, Naples, Liège, Barcelone, Anvers,…
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Rusalka : Nicole Car
La princesse étrangère : Ekaterina Gubanova
Le prince : Sergey Skorokhodov
L’Esprit du lac : Dimitry Ivashchenko
Ježibaba : Jamie Barton
La Voix d’un chasseur, le Garde-forestier : Florent Mbia
Le Garçon de cuisine : Seray Pinar
Première nymphe : Margarita Polonskaya
Deuxième nymphe : Maria Warenberg
Troisième nymphe : Noa Beinart
Orchestre de l’Opéra de Paris, dir. Kazushi Ono
Mise en scène et lumières : Robert Carsen
Décors et costumes : Michael Levine
Lumières : Peter Van Praet
Chorégraphie : Philippe Giraudeau
Vidéo Scénographie : Éric Duranteau
Chef des Chœurs : Alessandro Di Stefano
Rusalka
Opéra en trois actes d’Antonin Dvorak, livret de Jaroslav Kvapil d’après des ballades tchèques traditionnelles de Karel Jaromir Erben, créé le 31 mars 1901 au Théâtre national de Prague.
Opéra de Paris Bastille, représentation du samedi 2 mai 2026.

