Chœur de chambre Septentrion, dir. Rémi Aguirre Zubiri
Raphaël Godeau, guitare
Romancero
– Chœurs de Manuel Oltra Tararán ; de Rodolfo Hallfter (Tres Epitafios) ; d’Einojuhani Rautavaara (Suite de Lorca), de Castelnuovo Tedesco (Romancero gitano)
– 2 pièces pour guitare : Joaquin Turina, Hommage à Tarraga ; Francisco Tarraga, Recuerdos de la Alhambra
Éditions Hortus, 2026
Entre poésie andalouse et polyphonies ciselées, le Chœur Septentrion explore les paysages intérieurs de l’Espagne en mettant ses pas dans ceux de Federico García Lorca. Accompagné par la guitare sensible de Raphaël Godeau, l’ensemble tisse un programme où traditions populaires et écriture savante se répondent dans une même expressivité.
Rendre hommage à la culture hispanique, de Cervantès à García Lorca
Les imaginaires convoqués par deux auteurs iconiques de l’Espagne – Cervantès et le poète Federico García Lorca (recueil Cante jondo, 1921) – sont les arcs-boutants de cet enregistrement. Ils véhiculent une galerie de personnages et de paysages d’une typicité captivante. Les silhouettes campées dans Tres Epitafios sont des hommages funéraires aux trois protagonistes du Don Quichotte de la Mancha, dont le téméraire hidalgo — « su buena ventura fue el morir cuerdo y vivir loco » (« sa bonne fortune fut de mourir sage et de vivre fou »). Sans omettre son célèbre écuyer Sancho Panza, « en cuerpo chico, pero de gran valor » (« petit de corps mais grand en valeur »).
Celles croquées dans le cycle catalan de Manuel Oltra Tararán voltigent depuis la crèche natale (Tararán) jusqu’aux poissons dansants (Canción de baile con pandero). Les paysages défilent au fil de chaque cycle choral : du Canigou roussillonnais, surplombant Muntanyes regalades, jusqu’au chemin menant aux tours de Cordoue (Suite de Lorca). Certes géographiques – « Los dos ríos de Granada bajan de la nieve al trigo » (« les deux rivières de Grenade descendent de la neige vers le blé ») – les lieux sont aussi symboliques – « La muerta entra y sale de la taberna » à Malaga (« la mort entre et sort du cabaret »). En faisant voyager l’auditeur dans l’Espagne vécue, poétisée ou fantasmée, la poésie chorale crée une attrayante « cartographie musicale » (notes du livret … qui omet juste les repères de dates de composition).
Révéler l’âme ibérique par des compositeurs méconnus
Au sein de cette cartographie sonore, les musiques populaires et celles dites savantes partagent un terreau commun trop dense pour les distinguer. Cet aspect de la culture hispanique, à la fois ancestral et moderne, est sans doute le fruit de son histoire socio-politique. Si les œuvres de Granados, Albéniz et de Falla l’ont démontré magistralement, l’atout de cet album est de le rendre perceptible à travers une sélection musicale moins balisée. C’est là qu’entre en jeu le Chœur mixte Septentrion (douze chanteuses et chanteurs), implanté dans les Hauts-de-France depuis 2019 et acteur culturel engagé. Sous la direction de Rémi Aguirre Zubiri, l’ensemble propose un programme polyphonique accompagné par le guitariste Raphaël Godeau. Celui-ci est également soliste dans deux pièces célèbres, dont le célébrissime Recuerdos de la Alhambra de Francisco Tárrega, aux frémissants trémolos.
Dans une réelle complicité, les interprètes nous font découvrir le cycle audacieux d’Einojuhani Rautavaara (Suite de Lorca) et celui, contrasté, de Mario Castelnuovo-Tedesco (Romancero gitano). Le premier regorge de pépites musicales qui caractérisent chaque poème de manière singulière : les pupitres du chœur assurent l’assise harmonique (agrégats) avant de faire exploser El Grito (Un cri), typique du flamenco, ou bien dessinent les espaces surréalistes de La Luna asoma.
Quant au Romancero gitano, il assume pleinement la porosité entre tournures populaires (mélismes, cadence gitane) et procédés savants, telle la division antiphonique des voix féminines et masculines (Baladilla de los tres ríos) ou leurs entrées en fugato dans le triptyque descriptif de La Procesión. On aurait toutefois souhaité davantage de spontanéité (ou d’élan) dans les envolées vocales. Enfin, en première audition, l’arrangement pour chœur et guitare des pièces du folkloriste Manuel Oltra (Tararán) constitue une porte d’entrée séduisante à l’album, entre naïveté assumée et dynamisme dansant.
Porté par une direction attentive et une cohésion d’ensemble, ce Romancero séduit par son ambition autant que par sa richesse esthétique. En donnant voix à des compositeurs moins fréquentés, le Chœur Septentrion défend avec conviction une vision décloisonnée de la musique espagnole, où l’héritage populaire irrigue constamment la polyphonie.
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