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Tara Erraught à l’Opéra de Paris : de Gluck à Massenet…

par Stéphane Lelièvre 30 septembre 2021
par Stéphane Lelièvre 30 septembre 2021
© Kristin Speed
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Stéphane lelièvre : Vous avez déjà une très belle carrière internationale (vous avez chanté à Munich, Salzbourg, New York,…), mais aviez-vous déjà chanté en France, Tara Erraught ?
Tara Erraught :
Une seule fois, c’était à Lyon, en avril 2019, à l’occasion d’une Passion selon Saint-Matthieu dirigée par Kenneth Montgomery.

S.L. : Vous faites donc vos débuts à Paris, au Palais Garnier, et dans un rôle en français : qu’est-ce que cela représente pour vous ?
T. E. :
Ce sont des débuts anticipés : mes vrais débuts auraient dû avoir lieu un peu plus tard, à l’occasion de la Cendrillon de Massenet qui sera donnée en mars/avril à l’Opéra Bastille.
Ces spectacles représentent  pour moi une grande responsabilité : faire mes débuts à Paris, face à un public qui ne me connaît pas et que je ne connais pas, au Palais Garnier, dans une prise de rôle, qui plus est un rôle en français, c’est bien sûr impressionnant… C’est aussi une fierté que de chanter dans un lieu à ce point chargé d’histoire !

S.L. : Cela a dû engendrer un certain stress, d’autant que vous êtes arrivée peu de temps avant la première, pour remplacer la collègue qui était initialement prévue !
T. E. : Quand on m’a appelée pour ce remplacement, j’ai accepté, même si je n’avais encore jamais chanté le rôle. Je le connaissais bien sûr, et avais déjà écouté plusieurs versions en CD, mais entre connaître un rôle et le chanter pour la première fois, il y a un fossé… que j’ai comblé par le travail : j’ai appris le rôle en trois semaines. Mais je suis habituée à apprendre très vite : j’ai passé plusieurs années dans le système germanique, c’est là que j’ai acquis cette capacité à apprendre une partition et à répéter un spectacle rapidement (à titre d’exemple, j’ai appris le rôle de Romeo dans I Capuleti en une semaine) : cela fait partie des habitudes de travail en Allemagne, où on passe en général nettement moins de temps en répétitions que chez nous. Quoi qu’il en soit, pour cette Iphigénie, on m’a appelée un week-end, je suis aussitôt partie pour Paris et dès le lundi, j’étais au travail à l’Opéra Bastille.

S.L. : Les séances de travail ont dû être particulièrement intenses ?
T. E. : Oh oui ! J’ai travaillé en permanence, y compris chez moi : j’avais toujours la partition en mains ! Avec Krzysztof Warlikowski, nous avions des séances de travail quotidiennes, de 10H30 à 17H30, mais en fait j’étais à l’Opéra Bastille bien avant : j’arrivais très tôt le matin pour travailler le rôle moi-même au piano… et je restais jusqu’à 20h ou 21h ! Mais au bout d’une semaine, je sentais que je maîtrisais bien le rôle…

S.L. : Cela a-t-il été difficile pour vous de vous intégrer aussi vite à cette mise en scène très particulière ?
T. E. : Non, et le mérite en revient à Krzysztof Warlikowski : sa plus grande qualité, c’est peut-être de savoir travailler avec tout le monde, de s’adapter à chacun, de savoir lorsqu’on est fatigué et qu’une pause est indispensable. Il crée un environnement de travail agréable et extrêmement confortable pour les artistes, sans aucun stress. Il est aussi extrêmement patient : on peut lui poser autant de questions que l’on veut, il est toujours disposé à répondre et à expliquer clairement les choses. Mais d’une manière générale, je dois dire que, lors de ces répétitions, j’ai été entourée par une équipe formidable, des gens agréables, aidants, qui ont tout fait pour que le travail se passe au mieux.

Iphigénie en Tauride au Palais Garnier

S.L. : Vous avez déjà chanté Nicklausse, Stéphano dans Roméo et Juliette, et nous allons donc vous retrouver bientôt dans Cendrillon de Massenet : vous aimez la musique française ? Est-ce un répertoire qui correspond bien à votre voix ?
T. E. : Le répertoire français est extraordinaire et c’est une chance pour moi que de pouvoir l’interpréter ici, à Paris, surtout dans un rôle aussi important que celui d’Iphigénie. Car jusqu’à présent, effectivement, j’ai surtout chanté des petits rôles en français. Iphigénie est un rôle splendide, mais aussi assez terrifiant parce que comportant des airs très intenses émotionnellement. Il y a en tout cas, dans le répertoire français, d’assez nombreux rôles de mezzo aigu qui, je crois, correspondent bien à ma voix. J’ai chanté une cinquantaine de fois Cenerentola, mais je considère cette expérience comme un entraînement pour aller vers la Cendrillon de Massenet, plus riche et plus variée sur le plan des émotions. Il me faut pour cela continuer à travailler votre langue car je tiens à être compréhensible quand je chante.

S.L. : Mais vous l’êtes parfaitement ! Avez-vous travaillé avec un coach pour le rôle d’Iphigénie ?
T. E. : Je dois dire que chanter un rôle français en France, à l’Opéra de Paris, c’est en soi une aventure merveilleuse et très profitable : c’est en fait une expérience immersive on ne peut plus enrichissante, on est en permanence dans un « bain de langue » qui, forcément, a un impact sur notre façon de prononcer le français et de le chanter. Mais oui, j’ai aussi bénéficié des conseils d’une coach absolument incroyable : Morgane Fauchois-Prado, dont les conseils m’ont été extrêmement précieux et avec qui j’ai vraiment très bien travaillé ! Elle et toute l’équipe qui m’entourait m’ont aidée non seulement pour la prononciation du français mais aussi pour le respect du style propre à cette musique.

S.L. : Ce travail sur la langue, en tout cas, semble particulièrement important pour vous…
T. E. : Il l’est ! Que ce soit à l’opéra ou au concert (dans un récital de mélodies ou de lieder, par exemple), je veux que les gens comprennent et soient « avec moi », dans l’histoire racontée, dans les émotions évoquées ! L’italien, le français, l’allemand sont des langues qui possèdent toutes leurs singularités, et elles se trouvent selon moi moins dans la prononciation des voyelles que dans celle des consonnes, qui peuvent vraiment différer d’une langue à l’autre. Sans compter qu’il y a parfois des règles ou des coutumes qu’il faut s’approprier et sur lesquelles les artistes doivent se mettre d’accord. Par exemple, lorsqu’Iphigénie chante « Rejoins Iphigénie au malheureux Oreste », on aurait envie de faire la liaison entre « malheureux » et « Oreste » ; mais s’agissant d’un nom propre, faut-il maintenir la liaison ? C’est sur ce genre de détails que nous réfléchissons, et je fais ce travail sur toutes les langues dans lesquelles je chante, c’est essentiel pour moi !

——————————————————

Pour vous rendre compte par vous-même de la bonne prononciation de notre langue par Tara Erraught – et de ses grandes qualités vocales et musicales –, rendez-vous dimanche prochain pour la dernière d’Iphigénie en Tauride au Palais Garnier, puis dès le 23 mars à l’Opéra Bastille,  pour 13 représentations de la Cendrillon de Massenet !

© Kristin Hoebermann
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Tara Erraught
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Stéphane Lelièvre

Stéphane Lelièvre est maître de conférences en littérature comparée, responsable de l’équipe « Littérature et Musique » du Centre de Recherche en Littérature Comparée de la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université. Il a publié plusieurs ouvrages et articles dans des revues comparatistes ou musicologiques et collabore fréquemment avec divers opéras pour la rédaction de programmes de salle (Opéra national de Paris, Opéra-Comique, Opéra national du Rhin,...) Il est co-fondateur et rédacteur en chef de Première Loge.

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