C’était en juillet 1989. Les arènes de Nîmes programmaient une nouvelle Carmen. Après la dernière cigarière de Régine Crespin en 1981, il fallait frapper fort ! Les arènes avaient donc réuni quelques-unes des plus grandes stars du chant lyrique de l’époque : Grace Bumbry dans le rôle-titre, Neil Shicoff en Don José et Ileana Cotrubas en Micaëla. Hélas, les deux têtes d’affiche se désistèrent, et ce qui s’annonçait comme l’une des soirées les plus excitantes des festivals lyriques de cette année devint finalement une énième production du chef-d’œuvre de Bizet, assez routinière, n’était précisément la présence… d’Ileana Cotrubas.
C’était la première fois que j’entendais la soprano roumaine sur scène, et le hasard voulut que ce fût l’une de ses toutes dernières apparitions publiques : elle devait décider de mettre un terme à sa carrière dès l’année suivante. Bien qu’arrivant au soir de sa carrière, je fus instantanément frappé par la qualité de sa diction, sa rigueur stylistique — deux qualités que j’avais déjà pu apprécier au disque —, mais surtout par l’excellence de sa projection vocale. Chacune de ses interventions devenait un moment particulièrement électrisant de la soirée.
Ileana Cotrubas, à qui le professeur Constantin Stroescu avait transmis l’amour de la mélodie française, fut en effet toute sa carrière profondément attachée au répertoire français. Elle débuta dans le rôle d’Yniold de Pelléas et Mélisande, avant d’incarner le rôle-titre du chef-d’œuvre de Debussy. Elle chanta également, sur scène et/ou au disque, Micaëla, Antonia, Louise, Leïla ou encore Manon, cette dernière notamment à l’Opéra de Paris (elle grava pour EMI une intégrale demeurée très célèbre du chef-d’œuvre de Massenet aux côtés d’Alfredo Kraus).
La chanteuse se produisit d’ailleurs assez souvent en France. L’Opéra de Paris l’accueillit à sept reprises entre 1974 et 1986, pour Manon, Suzanne, Mélisande, Mimì ou encore Rosalinde dans La Chauve-Souris.
Outre le répertoire français, Cotrubas fut une mozartienne de tout premier plan. Elle aborda notamment Constance et Pamina, chantant La Flûte enchantée à Salzbourg et à Vienne, ainsi qu’Ilia dans Idomeneo. Elle s’aventura également dans des rôles plus franchement lyriques avec beaucoup de succès. Tatiana, qu’elle interpréta à Covent Garden, en fut un exemple, ou encore Elisabetta de Don Carlo. Mais c’est surtout Mimì qui demeure l’une de ses incarnations les plus célèbres : elle aborda le rôle à La Scala en 1975, puis au Metropolitan Opera en 1977.
Son exigence artistique et son très grand sérieux la firent rechercher par certains des plus grands chefs de sa génération, pour des incarnations demeurées célèbres, à la scène comme au disque. Elle fut ainsi Gilda dans Rigoletto sous la direction de Carlo Maria Giulini, dans l’une des premières intégrales de l’ouvrage à privilégier une démarche philologique ; Violetta dans La traviata de Carlos Kleiber ; et Micaëla dans la Carmen Claudio Abbado.
Ses grandes qualités techniques lui permirent d’aborder un répertoire extrêmement varié, jusqu’à certains rôles belcantistes, alors même qu’elle ne fut jamais une reine de la pyrotechnie vocale ou du suraigu. Elle n’en brilla pas moins dans Gilda, Amina (La Sonnambula), Norina (Don Pasquale) ou encore Ninetta (La gazza ladra), qu’elle aborda avec succès sur plusieurs scènes internationales.
À l’opéra, elle ajouta une importante activité dans le domaine de la mélodie et de l’oratorio. Elle cessa finalement de chanter en 1990, mais demeura très active dans l’enseignement, transmettant à son tour cette droiture artistique qui avait guidé toute sa carrière.
Extrêmement exigeante avec elle-même mais aussi avec les autres, elle n’hésitait pas à tenir tête aux metteurs en scène lorsqu’elle ne partageait pas leur vision, allant même jusqu’à quitter certaines productions quand le désaccord devenait trop profond. On n’ose imaginer ce qu’elle pensait de certains des excès scéniques qui caractérisent aujourd’hui nombre de mises en scène lyriques !
L’art d’Ileana Cotrubas était avant tout celui de la rigueur stylistique et d’une émotion frémissante, lesquelles passaient bien avant la pure beauté vocale, même si son timbre clair, fruité et immédiatement reconnaissable possédait un charme singulier. La soprano roumaine nous a quittés le 20 août dernier. Elle restera dans le cœur des mélomanes comme l’une des interprètes les plus attachantes et les plus touchantes de sa génération. Une artiste dont la carrière n’a jamais été placée sous le signe de l’esbroufe, mais sous celui de la sincérité, de l’intelligence musicale et de l’émotion.
Pour retrouver Ileana Cotrubas à l’image :

