Un ballo in maschera, Berlin, Staatsoper unter den Linden, dimanche 29 mars 2026
Après la mise en scène de 2008 signée Sergio Morabito et Jossi Wieler, la Staatsoper Unter den Linden propose une nouvelle production de Un ballo in maschera, cette fois confiée au metteur en scène espagnol de trente-huit ans Rafael Villalobos, surtout reconnu dans son pays – même si la France a déjà eu l’occasion de l’accueillir – et qui fait ici ses débuts sur l’une des scènes les plus importantes d’Europe. On retrouve pour l’occasion le même couple qu’il y a quelques semaines à l’Opéra Bastille : Anna Netrebko et Charles Castronovo.
Identités sexuelles, transition de genre et appropriation d’identités minoritaires à des fins politico-commerciales
Après la mise en scène de 2008 signée Sergio Morabito et Jossi Wieler, la Staatsoper Unter den Linden propose une nouvelle production de Un ballo in maschera, cette fois confiée au metteur en scène espagnol de trente-huit ans Rafael Villalobos, surtout reconnu dans son pays – même si la France a déjà eu l’occasion de l’accueillir – et qui fait ici ses débuts sur l’une des scènes les plus importantes d’Europe. On retrouve pour l’occasion le même couple qu’il y a quelques semaines à l’Opéra Bastille : Anna Netrebko et Charles Castronovo.
Dans ses notes pour le programme de salle, Villalobos introduit le public aux questions clés issues de l’élaboration de sa mise en scène, pleinement actuelles : l’instrumentalisation de causes politiquement correctes par des élites de pouvoir, l’appropriation d’identités minoritaires à des fins politico-commerciales, la question de l’identité sexuelle et de genre, ainsi que le fréquent malentendu autour du sens originel de la culture « woke ». Dans le texte, ces interrogations donnent lieu, plus qu’à des réponses, à des pistes de problématisation ; dans la mise en scène, elles sont abordées avec subtilité, sans l’arrogance de qui prétend donner des leçons.
Cependant, pour ceux qui n’ont pas lu l’introduction du programme ou écouté la présentation de la dramaturgie avant la représentation, on peut se demander si les solutions dramatiques proposées sont réellement compréhensibles pour le public. De plus, il semble discutable d’affirmer dans les notes introductives que, ces dernières décennies, Un ballo in maschera aurait été victime d’une supposée « cancel culture » en raison des thèmes abordés par l’intrigue, étant donné que depuis 2000, de nombreuses productions de l’opéra ont été montées dans des théâtres du monde entier. Que l’œuvre ne soit pas aussi populaire que La traviata ou Aida ne signifie pas pour autant qu’elle fasse l’objet d’un boycott culturel en raison d’une prétendue « gêne » liée à ses thèmes.
Mais venons-en au contenu de la mise en scène. Pendant le prélude, Oscar, en sous-vêtements féminins et les cheveux détachés, erre dans le cabinet du gouverneur Riccardo et essaie en cachette des vêtements masculins. Plus tard, on découvre que le page est le fils de Renato, chef de cabinet de Riccardo, à qui une identité féminine a été assignée à la naissance mais dans laquelle il ne se reconnaît pas ; il tente, malgré l’opposition farouche de son père, d’accomplir sa transition vers le sexe masculin. Oscar est également harcelé par les hommes de l’entourage du gouvernorat américain ; seules Amelia et Riccardo — homme politique d’orientation libérale mais sensible aux effets flatteurs de son image médiatique — semblent accepter ce changement d’identité. Les téléviseurs disposés sur scène, et surtout l’engagement politique de Riccardo dans la lutte contre le sida, auquel Oscar participe, laissent entendre que l’action se situe aux États-Unis des années 1980, à l’époque de l’essor des chaînes commerciales.
Un autre indice de cette localisation temporelle est l’entrée en scène de la devineresse Ulrica. Sur un écran, on assiste à la projection de « Ulrica’s Tarot », une émission incarnée par le visage d’une femme afro-américaine qui prédit l’avenir, mais qui n’est pas en réalité la véritable Ulrica : celle-ci est une femme blanche qui exploite commercialement l’image de la « magicienne noire » et « exotique ». Son double télévisuel, pendant son air d’entrée « Re dell’abisso, affrettati », se contente de remuer les lèvres. Plus tard, on découvre que la femme afro-américaine, enceinte, est non seulement exploitée par Ulrica, mais aussi impliquée malgré elle dans une opération de propagande politique orchestrée par Riccardo. Celui-ci, bien qu’ayant découvert le stratagème lucratif de la véritable Ulrica, accepte volontiers de se laisser photographier en train de caresser le ventre de la jeune femme, qui appartient à une réalité minoritaire non seulement par sa race, mais aussi par ses conditions de vie précaires. Le moment où, juste après s’être humiliée pour la photo de presse, la femme, en retirant sa perruque, comprend qu’elle n’est qu’un objet publicitaire, est sans doute le plus poignant de la mise en scène de Villalobos.
Dans la scène du « champ lugubre », où Amelia part à la recherche de l’herbe censée la libérer de son amour pour Riccardo, on se trouve dans une sorte de hall abandonné et à moitié détruit, où un groupe de toxicomanes, interprétés par des danseurs, se laisse aller à la dérive. L’un d’eux écrit à la bombe, sur la portière d’une voiture, la phrase « NOT A SIN », entourant le A d’un cercle, évoquant ainsi le symbole pacifiste. Dans ce contexte, on peut imaginer que l’herbe miraculeuse recherchée par Amelia est en réalité une dose fournie par un dealer, roué de coups par Renato dès que celui-ci survient et surprend sa femme avec Riccardo ; là encore, ce dernier montre sa bonté fondamentale en tentant de s’occuper de la victime et de contenir la violence du chef de cabinet.
Dans le bal masqué du troisième acte, transformé ici en gala de charité pour la lutte contre le sida, dont les invités portent des costumes intergenres, Oscar apparaît en tenue féminine, et ses solos ne sont plus interprétés comme des airs de page dans un contexte festif, mais comme l’expression d’une protestation désespérée contre ceux qui refusent sa transition de genre. D’ailleurs, plus tôt, lorsque Renato présente son fils comme garantie de sa fiabilité dans le complot d’assassinat ourdi avec Samuel et Tom, on voit Oscar monter sur le rebord d’une fenêtre et tenter de se suicider, arrêté à temps par celle qui, dans cette lecture scénique, est sa mère Amelia.
Un superbe plateau vocal
La direction d’orchestre d’Enrique Mazzola, chef attitré de la Deutsche Oper Berlin mais faisant ici ses débuts à la Staatsoper Unter den Linden, semble se concentrer sur les effets lyriques de la partition, sur la souplesse des cordes de la Staatskapelle, et se distingue par un choix de tempi lents qui permettent le travail du phrasé et la mise en valeur des détails instrumentaux. Un exemple en est la barcarolle de Riccardo, « Dì tu se fedele », dont la troisième strophe, « Sollecita esplora / divina gli eventi », est maintenue dans le même tempo retenu que le début, évitant l’accélération habituelle dans d’autres interprétations.
Ce choix est peut-être aussi lié aux intentions interprétatives de Charles Castronovo, qui tient le rôle de Riccardo. On pourrait reprocher à la technique vocale du ténor américain le fait que, dans le registre médian et grave, certains sons soient moins nettement audibles que d’autres, notamment parce que les voyelles « i » et « u » tendent à « placer en arrière » la voix ; mais au-delà de cette remarque technique, le chanteur fait preuve d’une musicalité constante, attentive aux possibilités du phrasé et jamais portée vers une simple démonstration. Tous les numéros solistes sont équilibrés entre le timbre lumineux des aigus et une attention aux dynamiques, jamais poussées à l’extrême mais toujours perceptibles. Parmi les exemples possibles, dans la scène finale, lorsque Riccardo est sur le point d’expirer, sur les mots « io moro! »… Miei figli … per sempre … », la montée des trois notes finales s’achève sur un si bémol aigu qui, au lieu d’être écourté comme on l’entend parfois, est prolongé puis éteint du forte au piano. Il faut également souligner que la présence scénique de Charles Castronovo, par son charisme personnel et son dynamisme, est excellente, même si la mise en scène semble accorder une attention particulière au travail des mouvements individuels surtout pour le personnage d’Oscar.
Dans le rôle de Renato, le baryton mongol Amartuvshin Enkhbat est, pour qui — comme l’auteur de ces lignes — ne l’avait pas encore entendu en direct, une véritable révélation. Le timbre est sombre, velouté, alliant douceur d’émission et puissance sonore, le tout obtenu sans effort apparent. À cette combinaison de dons naturels et de musicalité s’ajoute une diction d’une clarté remarquable, au point de faire penser à celle d’un locuteur natif italien. Certes, son jeu scénique peut paraître statique, comme l’ont noté d’autres critiques, mais rien ne dit que, maintenant que sa carrière a atteint son apogée, Enkhbat ne choisira pas de travailler aussi cet aspect de son art.
Un cas à part dans la prestation vocale globale de la soirée est l’Ulrica de la mezzo-soprano hongroise Anna Kissjudit. Les moyens vocaux sont impressionnants par leur puissance sur toute la tessiture, mais on entend parfois des sons durs, pas parfaitement justes, ou instables — sans doute insuffisamment soutenus par la technique respiratoire. Il est possible que la jeune chanteuse, membre de l’ensemble permanent de la Staatsoper depuis 2022, ait ressenti la tension de la première, et que ces légers défauts techniques soient dus au trac. Le fait qu’à plusieurs reprises une même note ait été d’abord problématique du point de vue de l’intonation, puis au contraire bien posée et souple, laisse penser qu’elle est parfaitement capable de maîtriser ces difficultés techniques — peut-être dès la seconde représentation. Après son air d’entrée, « Re dell’abisso affrettati », une voix isolée dans le public a lancé un « bouh », probablement en réaction à une prestation pas entièrement aboutie ; mais il faut noter qu’à la fin de la représentation, l’enthousiasme du public a éclaté, preuve que tous dans la salle ont été impressionnés par la puissance du volume et les possibilités de la jeune chanteuse.
Anna Netrebko, qui a fait ses débuts dans le rôle d’Amelia à Naples en octobre 2025, présente les caractéristiques habituelles de sa vocalité ces dernières années : un instrument sensiblement épaissi, surtout dans le registre grave, mais capable d’évoluer dans l’aigu avec des résultats techniquement très élevés, notamment par la variété des nuances dynamiques. Dans l’air du deuxième acte « Ma dall’arido stelo divulsa », l’ascension périlleuse vers le contre-ut sur la phrase « miserere d’un povero cor » est couronnée par un diminuendo sur la note la plus aiguë, insuffisamment soutenu par l’orchestre ; dans « Morrò, ma prima in grazia », dans la cadence sur les mots « che mai più mi vedrà », la chanteuse offre une messa di voce sur le si bémol, suivie d’une reprise du forte sur les notes descendantes — un véritable travail d’orfèvre dans la nuance des dynamiques. Si le personnage est donc efficacement rendu grâce à son intelligence musicale, sur scène la chanteuse semble cette fois moins impliquée : il est possible que le metteur en scène ait voulu suggérer une certaine « froideur » dans le comportement d’Amelia, dissimulée derrière des lunettes de soleil dès son entrée en scène, lorsqu’elle vient consulter Ulrica. Même la déclaration d’amour à Riccardo au deuxième acte n’est pas un élan passionné et impétueux, mais plutôt un aveu contenu, souligné par un léger geste d’ouverture des bras.
Dans le rôle d’Oscar, la soprano albanaise Enkeleda Kamani, formée à l’Académie du Teatro alla Scala, se distingue particulièrement. La densité de sa voix apporte le volume d’un soprano plutôt lyrique à un rôle souvent confié à des sopranos colorature au timbre plus léger, ce qui renforce l’intérêt de la thématique de la transition de genre choisie dans cette lecture scénique. Dans cette version, l’engagement scénique demandé à l’interprète est considérable, culminant dans le finale, où Kamani exécute une véritable chorégraphie mêlant ironie et souffrance.
Le chœur de la Staatsoper, dirigé par Dani Juris, a été excellent, tant par la justesse de l’intonation que par la maîtrise des dynamiques. Très bons également, les interprètes des autres rôles : Manuel Winckler (Samuel), Friedrich Hamel (Tom), Carles Pachon (Silvano), ainsi que Junho Hwang (le juge) et Michael Kim (le serviteur d’Amelia).
À l’issue de la première, le succès a été au rendez-vous pour tous. Seul Charles Castronovo n’a pas suscité le même enthousiasme débordant que celui réservé à Netrebko, Enkhbat et Kissjudit ; peut-être le public, tout en appréciant clairement sa prestation, reste-t-il moins marqué par une vocalité ténorale moins « extravertie » que celle d’autres interprètes. Il convient toutefois de noter l’attitude du chanteur, qui, lors des saluts, se montre d’une grande modestie et simplicité, cultivant une image très sympathique de « garçon d’à côté », loin des clichés du vedettariat lyrique.
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Riccardo : Charles Castronovo
Renato : Amartuvshin Enkhbat
Amelia : Anna Netrebko
Ulrica : Anna Kissjudit
Oscar : Enkeleda Kamani
Silvano : Carles Pachon
Samuel : Manuel Winckhler
Tom : Friedrich Hamel
Un juge : Junho Hwang
Un serviteur d’Amelia : Michael Kim
Staatsopernchor, Staatskapelle Berlin, dir. Enrique Mazzola
Chef de choeur : Dani Juris
Metteur en scène : Rafael R. Villalobos
Dramaturgie : Olaf A. Schmitt
Décors : Emanuele Sinisi
Costumes : Lorenzo Caprile
Lumières : Felipe Ramos
Video : Cachito Vallés
Choréographie : Javier Pérez
Un ballo in maschera
Melodramma en trois actes de Giuseppe Verdi, livret d’Antonio Somma, créé au Teatro Apollo de Rome le 17 février 1859.
Berlin, Staatsoper unter den Linden, représentation du dimanche 29 mars 2026.

