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Les festivals de l’été –
Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg à Bayreuth : la comédie retrouvée !

par Aurélie Mazenq 26 août 2025
par Aurélie Mazenq 26 août 2025

© Enrico Nawrath

© Enrico Nawrath

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Avec cette nouvelle production des Maîtres Chanteurs de Nuremberg, le Festival de Bayreuth a choisi de remettre en lumière la dimension comique de l’ouvrage. L’opéra de Wagner, que l’on associe volontiers à une fresque monumentale et à un manifeste sur l’art allemand, retrouve ici son sous-titre d’origine, Komische Oper. Matthias Davids, à la mise en scène, a pris le parti d’un théâtre vif, joyeux et d’une gestuelle millimétrée, où l’humour et la tendresse se répondent sans jamais sombrer dans la légèreté gratuite.

Une mise en scène au service de la comédie

Clé du succès de la soirée, la direction d’acteurs de Matthias Davids, frappe par sa précision. Les personnages évoluent dans une symbiose évidente avec la musique, chaque geste semblant répondre à une nuance orchestrale portée par le maestro. Le burlesque est assumé, mais toujours mené avec élégance : les quiproquos, les pantomimes et les décalages visuels s’enchaînent avec fluidité. Le spectateur rit, sourit, mais perçoit aussi en arrière-plan la mélancolie qui se glisse dans l’opéra et dont Sachs est le principal dépositaire.
La scénographie d’Andrew D. Edwards accompagne ce choix théâtral avec une inventivité constante. Chaque acte se construit à partir d’une forme géométrique simple (triangle, carré, cercle) traduisant symboliquement les tensions entre règle et liberté.
Nous retrouvons dans l’acte 1 l’église Sainte-Catherine qui domine la scène, juchée au sommet d’un escalier abrupt, triangle de pierre aux allures sacrées. L’espiègle Eva y lance des avions de papier qui, en se posant, dessinent un cœur : clin d’œil tendre qui inscrit d’emblée la comédie dans la solennité. Un plateau tournant dévoile ensuite une salle inspirée du Festspielhaus lui-même, avec ses chaises rabattables et ses globes lumineux, métaphore du théâtre qui se reflète dans l’opéra. Le public devient lui-même le juge du tour de chant préliminaire au concours.
La rue de Nuremberg, entre les maisons à colombages de Sachs et Pogner, s’érige comme un assemblage de carrés rigides dans l’acte 2. Cette stabilité géométrique évoque la contrainte des règles et leur lourdeur. Le décor massif et immobile est finalement pulvérisé lors de la rixe finale : les toitures s’envolent, les façades se disloquent, et la ville bien ordonnée devient ring de boxe.
Le cercle domine dans les deux tableaux du dernier acte. Dans l’atelier de Sachs, entouré de ténèbres, règne une intimité propice à la méditation. C’est le lieu de la sagesse et du renoncement, mais aussi de la transmission : Sachs y instruit Walther, pardonne à Beckmesser et chante la folie humaine. Le cercle s’ouvre ensuite sur la grande prairie de la fête finale, explosion carnavalesque où les traditions populaires se mêlent aux références contemporaines, entre costumes folkloriques, reines de la bière et personnages familiers de la vie allemande. Le kitsch est assumé, jusqu’à l’apparition d’une vache gonflable, symbole provocateur et ironique d’Eva, présentée comme prix du concours. Davids assume ce clin d’œil avec humour, sans excès, et parvient à faire sourire sans détourner le propos.

Les costumes de Susanne Hubrich renforcent ce contraste entre tradition et modernité : les codes médiévaux se mêlent à des touches contemporaines, parfois délibérément « rock and roll ». L’ensemble traduit avec clarté le propos central de l’œuvre : la célébration d’un art enraciné dans l’histoire, mais toujours en quête de renouveau.

Une distribution homogène et investie sous la direction de Daniele Gatti

Le succès de la production repose aussi sur une équipe vocale solide, où chacun trouve sa place dans l’équilibre entre comédie et drame.

Georg Zeppenfeld propose un Hans Sachs empathique et charismatique. Sa voix de baryton-basse ample, au timbre chaud et riche, s’accorde parfaitement à la noblesse du personnage. Mais plus qu’une autorité, Zeppenfeld apporte au personnage une humanité touchante : Sachs est ici à la fois guide, artiste et homme blessé. Sa scène de l’acte III, méditation sur la folie humaine démontre toute sa maitrise du personnage. Son acte de renoncement à Eva l’élève encore davantage. Le chanteur-comédien excelle aussi dans les moments de comédie, maniant le chant, l’humour et le jeu corporel avec autant d’aisance que d’émotion.
Le ténor américain Michael Spyres (Walther von Stolzing) réussit une prise de rôle éclatante. Son chant clair, lumineux, empreint d’élans belcantistes, restitue avec fougue l’énergie d’un jeune chevalier rétif aux conventions. Le poème qu’il compose, porté par une interprétation nuancée et passionnée, devient le manifeste de la modernité. Spyres séduit par son lyrisme ardent, mais aussi par sa capacité à varier les couleurs et les inflexions, donnant au personnage un relief qui dépasse la simple figure romantique.
Michael Nagy campe un Beckmesser jubilatoire. Clownesque sans excès, ridicule mais non dépourvu de charme, il incarne avec justesse ce critique conservateur voué au déclin. Sa parodie de sérénade interprété en rocker avec un luth électrique est irrésistible, mais son charisme lui évite de tomber dans la caricature pure. Le registre haut de sa terssiture fortement sollicité lors des exigentes vocalises sonne parfaitement. Nagy parvient même à susciter une certaine sympathie, transformant Beckmesser en figure paradoxalement attachante.
Le role de Eva est revisité par la soprano suédoise Christina Nilsson. Elle illumine la soirée par son timbre clair et sa présence pétillante. Espiègle et vive, elle renouvelle l’image du personnage, qui n’est plus seulement l’objet d’un concours, mais une jeune femme affirmant ses choix. Ses duos avec Sachs révèlent une profondeur inattendue, tandis que sa complicité avec Walther apporte fraîcheur et modernité.
La basse sud coréenne Jongmin Park interprète son père l’orfèvre Pogner. Il impose une voix puissante et stable, mais peine parfois à donner chair à son personnage. Ya-Chung Huang (David), en remplacement de Matthias Stier, offre une incarnation touchante d’apprenti maladroit, amoureux sincère de Magdalene même si son timbre léger manque parfois d’éclat, notamment au premier acte alors qu’il initie Walter à l’art de l’ornementation.  Christa Mayer (Magdalene) complète idéalement ce duo, autoritaire et tendre à la fois, donnant une belle couleur comique aux scènes domestiques. Enfin, l’ensemble des maîtres chanteurs, incarnés par une troupe homogène (Jordan Shanahan, Martin Koch, Werner Van Mechelen …), participe pleinement à la dynamique de comédie et à l’équilibre vocal de la soirée.

Les chœurs, préparés par Thomas Eitler-de Lint, ne sont pas en reste. Leur énergie, leur précision et leur homogénéité font merveille, notamment dans la grande rixe de l’acte II, tableau à la fois burlesque et spectaculaire, qui évoque par moments l’univers des scènes de villages d’Uderzo et Goscinny !

La baguette de Daniele Gatti trouve un équilibre idéal entre clarté et profondeur. Les tempi vifs accompagnent la dynamique théâtrale, mais l’orchestre conserve une densité sonore qui rend justice à la grandeur wagnérienne. La transparence des textures et la souplesse des phrasés donnent à entendre une lecture lumineuse, où l’humour et la légèreté s’inscrivent sans affadir la gravité. Dans l’acoustique unique du Festspielhaus, la partition prend une respiration nouvelle, presque méditerranéenne, où le charme et la sensualité se marient à la rigueur germanique.

Cette nouvelle production des Maîtres Chanteurs à Bayreuth réussit le pari de concilier profondeur et humour, tout en restant parfaitement lisible. Matthias Davids et son équipe offrent une vision où la comédie n’efface pas le drame, mais l’accompagne et l’éclaire. Entre hommage aux traditions et célébration de la modernité, la soirée séduit par sa cohérence et son inventivité. Le sourire et l’émotion s’y répondent sans cesse, dans un esprit festif qui n’oublie jamais la réflexion sur l’art, son temps, et la transmission.

Les artistes

Hans Sachs, Schuster : Georg Zeppenfeld
Veit Pogner, Goldschmied : Jongmin Park
Kunz Vogelgesang, Kürschner : Martin Koch
Konrad Nachtigal, Spengler : Werner Van Mechelen
Sixtus Beckmesser, Stadtschreiber : Michael Nagy
Fritz Kothner, Bäcker : Jordan Shanahan
Balthasar Zorn, Zinngießer : Daniel Jenz
Ulrich Eisslinger, Würzkrämer : Matthew Newlin
Augustin Moser, Schneider : Gideon Poppe
Hermann Ortel, Seifensieder : Alexander Grassauer
Hans Schwarz, Strumpfwirker : Tijl Faveyts
Hans Foltz, Kupferschmied : Patrick Zielke
Walther von Stolzing : Michael Spyres
David, Sachsens Lehrbube : Ya-Chung Huang
Eva, Pogners Tochter : Christina Nilsson
Magdalene, Evas Amme : Christa Mayer
Ein Nachtwächter : Tobias Kehrer

Direction musicale : Daniele Gatti
Mise en scène : Matthias Davids
Décors : Andrew D. Edwards
Costumes : Susanne Hubrich
Chef de chœur : Thomas Eitler-de Lint
Dramaturgie : Christoph Wagner-Trenkwitz
Lumières : Fabrice Kebour
Chorégraphie : Simon Eichenberger

Le programme

Die Meistersinger von Nürnberg (Les Maîtres chanteurs de Nuremberg)

Opéra de Richard Wagner, créé le 21 juin 1868 à Munich.
Festival de Bayreuth, représentation du vendredi 22 août 2025.

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Daniele GattiMichael SpyresMichael NagyGeorg ZeppenfeldChristina NilssonMatthias Davids
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Aurélie Mazenq

Critique musicale passionnée, Aurélie Mazenq fréquente les théâtres lyriques comme on entreprend un voyage : avec curiosité, émerveillement et l'envie intacte de se laisser surprendre. Des grandes scènes européennes aux maisons plus confidentielles, elle collectionne moins les spectacles que les émotions. À travers ses chroniques, elle aime partager ces vibrations invisibles qui naissent entre les artistes et le public, et qui font de chaque représentation une expérience unique.

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