War Requiem, Philharmonie de Paris, vendredi 12 juin 2026
Beaucoup trop rare dans les salles parisiennes, le War Requiem de Britten a fait hier soir un retour triomphal à la Philharmonie de Paris. Sous la direction magistrale de Mirga Gražinytė-Tyla, l’Orchestre philharmonique, le Chœur et la Maîtrise de Radio France ont livré une interprétation éblouissante de ce chef-d’œuvre pacifiste du XXe siècle.
Les occasions ne sont pas si fréquentes d’entendre le War Requiem de Britten à Paris. Sauf erreur de notre part, la dernière exécution de cette œuvre dans la capitale remontait à 2019. Aussi l’attente était-elle forte pour ce concert donné à la Philharmonie ce vendredi 12 juin 2026, d’autant qu’il offrait l’occasion de retrouver la cheffe d’orchestre Mirga Gražinytė-Tyla, première cheffe invitée de l’Orchestre philharmonique de Radio France à compter de la saison 2026-2027.
Le résultat fut à la hauteur de l’attente et des espérances. D’abord grâce à un Orchestre philharmonique de Radio France dans une forme superlative. On ne sait quel pupitre admirer le plus. La formation orchestrale a brillé dans les tutti de son effectif complet (impressionnante intervention des cuivres dans le Dies irae ; expressivité constante des cordes, avec notamment une forte tension dramatique dans le trémolo sur lequel se déploie le chant du ténor — « Move him » — interrompant le Lacrymosa ; superbes interventions du cor anglais ; précision impeccable des percussions) comme dans ses interventions sous la forme d’un orchestre de chambre lorsqu’il s’est agi d’accompagner les deux chanteurs masculins. L’orchestre s’est montré capable du plus grand recueillement et de la plus grande douceur, mais s’est montré tout aussi convaincant dans l’expression d’une tension dramatique extrême et les véritables déferlements sonores qui émaillent la partition. Les mêmes qualités s’observent chez le Chœur de Radio France, lui aussi littéralement éblouissant, faisant preuve notamment d’une précision irréprochable dans la fugue du Quam olim Abrahae. Son intervention dans le « Pleni sunt coeli » a été particulièrement marquante : les murmures des choristes, sous forme de bourdonnements, investissent progressivement l’espace sonore jusqu’à un effet de saturation culminant dans un éblouissant « Hosanna ». Un très grand bravo également à la Maîtrise de Radio France ! On lui connaît bien sûr une musicalité jamais prise en défaut, mais l’on a surtout apprécié ici son impeccable précision, d’autant que le chœur chantait hors de l’espace scénique, dans une spatialisation accentuant son rôle entre la sphère terrestre incarnée par les voix masculines, la liturgie portée par les chœurs et la soprano, et cette voix de l’au-delà, promesse d’apaisement incarnée par les voix d’enfants.
Ces forces musicales étaient placées sous la houlette de Mirga Gražinytė-Tyla, très chaleureusement accueillie par le public. La cheffe lituanienne impressionne d’abord par la précision quasi clinique de sa battue, qui garantit à l’orchestre, aux chœurs comme aux solistes une netteté des attaques et une rigueur rythmique constamment remarquables. Mais cette maîtrise ne se traduit pourtant jamais par une lecture froide ou excessivement analytique. Au contraire, elle fait respirer la partition de Britten avec un naturel souverain, laissant pleinement s’épanouir le lyrisme si caractéristique du compositeur anglais, particulièrement sensible lorsqu’il s’agit d’évoquer la dimension terrestre et humaine de l’œuvre. On admire également sa capacité à préserver la lisibilité du discours musical dans les passages les plus tumultueux : jamais les déferlements sonores ne se réduisent à un magma indistinct ; ils conservent au contraire une remarquable clarté de texture et une transparence orchestrale qui permettent à chaque détail de trouver sa place. Bref, une une direction extrêmement contrôlée, mais jamais corsetée ni démonstrative.
Les interventions des solistes ont elles aussi été absolument superlatives. Julien Behr, en excellente voix, livre ce soir une magnifique interprétation, avec une expressivité toujours en adéquation avec le texte et une remarquable maîtrise du souffle qui lui permet notamment un magnifique legato dans « When ever hangs where shelled roads part ». La longue fréquentation du lied par le baryton Florian Boesch lui permet d’accorder une attention permanente aux mots, tout en faisant preuve d’une expressivité de chaque instant. Les voix des deux hommes dialoguent avec beaucoup d’émotion dans les pages finales, lorsque le soldat allemand et le soldat anglais conversent dans un poignant dialogue post mortem. Les deux voix fusionnent alors de façon bouleversante dans le « Let us sleep now » final, tandis que la musique prend l’apparence d’une tendre berceuse avant la percée lumineuse de la promesse d’un apaisement ultime.
La soprano Elena Stikhina (placée avec les chœurs, en hauteur au-dessus de l’orchestre, afin de rendre visible et audible une disposition spatiale et sonore en trois strates distinctes), s’est elle aussi montrée exemplaire, avec un instrument d’une grande beauté et une technique parfaitement maîtrisée, qui fait merveille dans le sublime Benedictus. Dans le poignant Lacrymosa, elle trouve le parfait équilibre entre une voix trop désincarnée, qui empêcherait l’émotion, et une voix au contraire trop charnelle, qui nuirait au caractère éthéré de la musique.
Le concert a été accueilli triomphalement par une salle visiblement très émue. Hasard — et maladresse… — de la programmation : après des années d’absence, l’œuvre sera de nouveau proposée dans quelques mois seulement (en novembre), toujours à la Philharmonie : une belle occasion pour ceux qui n’ont pu assister à ce concert — la salle affichait complet — de se rattraper la saison prochaine avec une équipe artistique totalement différente : les forces de l’Orchestre de Paris seront en effet placées cette fois sous la direction de Marin Alsop.
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Sofi Jeannin , cheffe de choeur
War Requiem
Œuvre de Benjamin Britten (poèmes de Wilfred Owen), créée le 30 mai 1962 à Coventry.
Philharmonie de Paris, concert du vendredi 12 juin 2026.

