Passion selon Saint-Jean, Paris, TCE, mercredi 1er avril 2026
Dès le chœur d’ouverture, la tonalité de la soirée est posée. Le tragique est là, souligné avec une puissance sidérante. De toutes les versions discographiques enregistrées, c’est sans doute celle de Benoît Haller et de sa Chapelle Rhénane (publiée chez Zig Zag en 2008) qui exalte le plus la dimension dramatique de ce fameux « Herr, unser Herscher », où les cordes basses font entendre des coups d’archet col legno illustrant déjà la crucifixion. Camille Delaforge va encore plus loin dans la violence des instruments et des voix. Ce « Herr », lancé comme un cri désespéré, d’une angoisse palpable est l’illustration d’un réalisme cru : celui de la mise à mort de Jésus.
À chacun sa Passion selon Saint-Jean de Bach. Il y a deux ans, dans ce même Théâtre des Champs Élysées, Leonardo Garcia Alarcon proposait un moment unique et inoubliable, un tableau hors du commun chorégraphié par Sasha Waltz. Cette année, c’est à Camille Delaforge que revient le défi d’une nouvelle Passion, œuvre qu’elle aime particulièrement, partition qu’elle joue et connait par cœur depuis si longtemps. « Cette Saint-Jean a quelque chose de théâtral qui me correspond », aime-t-elle à dire. L’an dernier, au pied levé, elle avait remplacé le chef prévu à la tête de l’Orchestre de Chambre de Paris au Festival de Saint Denis. Cette fois, de Tourcoing à Aix en Provence, ce sont trois concerts avec son propre ensemble, dans un travail muri de longue date. La version choisie est d’ailleurs originale, mêlant certains éléments de la création de 1723 à Leipzig et l’essentiel des modifications de la reprise en 1725.
Ainsi, pas de « Bereite dich Zion », remplacé par « Von den Stricken meiner Sünden… » où le contralto de Marie-Nicole Lemieux ne semblait pas au mieux de ses possibilités, avec un registre grave en retrait et une projection manquant d’ampleur. L’air de la soprano est aussi celui de 1725, « Ich folge dir gleichfalls », pris dans un tempo rapide qui sied à cet air de joie, où la voix limpide et lumineuse de Marie Lys a rayonné en écho aux deux flutes se alors placées sur le devant de la scène. La voix très timbrée de Mathieu Gourlet a donné au rôle de Pilate une autorité et une noblesse particulières. Guilhem Worms, l’autre baryton-basse, faisant parfois regretter de légers problèmes dans la texture des aigus, impressionna par sa caractérisation d’un Jésus très humain.
Le parti pris dramatisé ne s’est pas démenti au long de la soirée. Tout au plus regrette-t-on un chœur « Lasset uns den nicht zerteilen » boulé car trop pressé ou le « Ruht wohl » final pris dans un tempo ne laissant pas assez la tendresse affleurer. Camille Delaforge n’a pas hésité à accentuer certains contrastes par de vrais silences chargés de menace ou de terreur. Elle s’est appuyée sur des tempos rapides, demandant au chœur en grand effectif (près de trente chanteurs) un investissement de tous les instants, les scènes de foule étant particulièrement réussies comme au moment du jugement, en contraste avec des chorals d’une clarté intérieure montrant toute la palette expressive d’accentus. Emmené par le premier violon de Sabine Stoffer l’orchestre Il Caravaggio, lui aussi fourni, a créé une pâte sonore très riche, dynamique et a fait preuve d’une virtuosité qui n’exclut pas quelques mises en danger, reflet de l’urgence même de cette Passion. Le dialogue de la flûte et du subtil hautbois da caccia dans l’air de soprano « Zerfliesse, mein Herze… » a résonné de façon angélique avec la voix de Marie Lys ; celui de la somptueuse viole d’amour d’Anne Camillo a tissé un accompagnement soyeux et délicat dans l’air de ténor « Erwäge, wie sein blutgefärbter Rücken », alors que la viole de gambe de Ronald Martin Alonso, accompagnant Marie Nicole Lemieux dans « Es ist vollbracht », a ouvert des abîmes d’introspection douloureuse.
Le travail sur le continuo étoffé révèle une lecture particulièrement détaillée et personnelle : ici quelques accords de théorbe viennent seuls ponctuer les mots de l’Évangéliste, là des violoncelles au cœur battant furieusement, ou cette viole de gambe si chaude, poétique et engagée. Et souvent la présence de la claveciniste Camille Delaforge, se mêlant à son continuo pour mieux faire lien.
Pour un coup d’essai, ce fut un coup de maître. D’autant que c’était le premier Évangéliste qu’interprétait Cyrille Dubois. Il s’impose d’emblée par son timbre léger mais qui gagne en profondeur, si reconnaissable dans une incarnation qui prend rapidement de l’ampleur comme par la clarté de sa diction – ce qui est un peu sa marque de fabrique, mais ici dans un allemand parfait. Son interprétation est touchante, sa voix totalement en accord avec les airs de ténor qui lui sont dévolus. Soutenu par d’impressionnantes cordes graves dans « Zerschmettert mich », il développe nuances, puissance et vocalises dans un « Erwäge » mémorable. Du grand art ! Heureusement, l’enregistrement est prévu dans les jours prochains pour Alpha, qui nous permettra de retrouver cette si violente et personnelle Passion.
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Cyrille Dubois, ténor (L’Évangéliste)
Marie Lys, soprano
Marie-Nicole Lemieux, contralto
Guilhem Worms, baryton-basse (Jésus)
Mathieu Gourlet, baryton-basse (Pilate)
Chœur accentus
Ensemble Il Caravaggio, dir. Camille Delaforge
Jean-Sébastien Bach, Passion selon Saint-Jean
Paris, Théâtre des Champs Élysées, concert du mercredi 1er avril 2026.

