Clémence Niclas et Ananda Brandão, chant
La Chacana – Pierre Hamon, flûte et direction
Incas y conquistadores
1 CD Paraty, septembre 2026
Il y a des signes qui ne trompent pas. Lorsque l’écoute d’un disque est terminée et que vous en reprenez immédiatement la lecture, c’est que le programme, l’interprétation et plus encore le climat qu’il distille ont capté l’attention et révélé un moment de pur plaisir. C’est le cas avec ces Incas et conquistadors, une mise en musique de la rencontre des espagnols et des incas au XVIe siècle, proposés par le flûtiste Pierre Hamon et ses cinq complices de l’ensemble La Chacana.
C’est bien à un voyage imaginaire coloré qu’ils nous invitent, dans une atmosphère prenante. Bien sûr, Pierre Hamon n’est pas le premier à sillonner ce chemin. On pense au bel objet que Jordi Savall proposait avec Les paradis perdus de Christophe Colomb* (projet auquel participait déjà le musicien) ou, plus près de nous, l’étonnant Madre Selva proposé par une autre flûtiste, Diana Baroni. Ici, trois étapes balisent un parcours donnant le beau rôle à l’instrument et dresse un tableau sonore de l’Espagne au temps de la conquête, du monde incas avant la si brutale colonisation et enfin le syncrétisme musical qui en résulte.
Le moment espagnol autour des célèbres Cancioneros de la Colombina et de Palacio, revit joyeusement grâce à la voix de Clémence Niclas, elle-même flutiste, élève de Pierre Hamon, qui donne une évidente simplicité aux deux chants espagnols qu’elle interprète.
C’est ensuite dans un monde mystérieux que se tisse un climat étrange, lointain, rêvé au rythme de cérémonies lointaines et de rituels réinventés où les flûtes et les percussions inventives nous envoutent, nous entrainant dans une forêt chatoyante et poétique.
Mais que reste-t-il de ce monde d’avant lorsque le génocide des indiens a ravagé ces territoires ? Un syncrétisme musical d’un continent évangélisé de force. C’est ce que nous fait entendre la troisième station de ce périple en terres lointaines, mêlant chants religieux et musiques traditionnelles du Pérou et de Bolivie où la multiplicité des sonorités et des atmosphères doit beaucoup aux différents instruments employés par Pierre Hamon, de ses flûtes baroques à la quena ou quelque autre flûte indigène. Instillant une atmosphère particulièrement prenante de joie rythmée (Lanchas para baylar) ou bien d’une tristesse douce-amère, gravant ainsi la plus inspirée version de ce « tube » baroque Cacha al naciemento de Christo Austro Señor, avec des rythmes joyeux mais des flûtes qui semblent pleurer en contrepoint des deux voix de Clémence Niclas et Ananda Brandão. Cette dernière semble pleurer Tristezas me dépara, mélodie venue d’Equateur, doublée par la seule flûte. Et toutes deux referment ce chemin douloureux par une version très intérieure, mélancolique du désormais fameux Hanacpachap cussicuinin premier chant polyphonique en langue quechua issu du rituel catholique péruvien.
En 2018, le film d’animation Pachamama qui se déroulait dans la Cordillère des Andes des conquistadors s’animait au rythme de la musique de La Chacana. Huit ans plus tard, cet enregistrement en prolonge l’expérience dans une autre tonalité et invite finalement à un voyage intérieur.
*Livre disque Alia Vox, 2006
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