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ProductionCompte renduVu pour vous

Les festivals de l’été –
Le Ring des 150 ans à Bayreuth, ou quand l’IA oublie le théâtre

par Vinicius van Eyk 8 août 2026
par Vinicius van Eyk 8 août 2026

© Bayreuther Festspiele

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Der Ring des Nibelungen, Festival de Bayreuth, juillet/août 2026.

Entre visions floues, gestes mécaniques et images sans âme, l’IA s’invite au Festspielhaus comme un convive mal assorti, révélant moins son génie que notre incapacité à concilier, intelligemment, ses atouts et nos exigences. Reste la musique, souveraine, et des artistes qui sauvent ce qui peut l’être.

Un prologue loquace en non dits

Les promesses étaient à la hauteur de l’événement, et Dieu sait que le spectacle en exigeait, surtout pour célébrer le jubilé des 150 ans du Festival de Bayreuth. Le Ring – ce Ring – avait suscité une vague d’enthousiasme avant même la fin de l’édition 2025. On avait tout vendu, en deux temps trois mouvements, comme si l’on distribuait des reliques. Casting éclatant, direction luxueuse, orchestre prêt à se surpasser dans ce sanctuaire où l’acoustique pardonne tout, sauf la médiocrité. Restait la variable la plus risquée : la mise en scène. On n’en savait presque rien, sinon qu’elle serait « conçue » par une Intelligence Artificielle, « force génératrice d’images », sous la surveillance de Marcus Lobbes. On promettait une « puissance visionnaire », une « mutation perpétuelle ». À lire tout cela, on se disait warum nicht ?, tout en reconnaissance d’avance beaucoup de promesses sans entrevoir clairement les contours. Depuis un an, la communication se résumait à des généralités pieuses : convoquer les grandes mises en scène du Ring, revisiter les heures glorieuses et honteuses du Festival. Autrement dit, rien. Il fallait payer pour voir.

De la première à la dernière journée, I : l’IA d’aujourd’hui serait elle la menace de la mise en scène de demain ?

On a payé. Et cher. Pour un résultat qui, disons-le sans minauder, ne convainc pas. Les images diffusées sur le site du Festival, flatteuses, ne doivent tromper personne : sur scène, c’est une autre histoire. Le Ring n’est pas une vitrine de beaux chanteurs et d’un orchestre magnifié par un chef inspiré ; il n’existe que si l’on vit, du début à la fin, une expérience artistique totale. À Bayreuth, rien ne peut être bancal, par respect envers ce lieu et ceux qui s’y rendent. 

Or dès les premières minutes, en matière de théâtralité, tout l’est.

Ce qu’on voit ressemble davantage à une semi‑mise en scène qu’à une mise en scène. Un compromis qui, selon certaines sources, serait forcé davantage par une influence budgétaire qu’une véritable vision artistique.

Les chanteurs, affublés de costumes signés Pia Maria Mackert, sont presque interchangeables : dieux, mortels, bêtes, humains, tous logés à la même enseigne, avec plumes et épaulettes pour certains, sans logique apparente. On reconnaît les personnages à leurs voix, à leurs silhouettes, entre deux toiles formant un couloir en arc où ils déambulent. Les images projetées créent un effet de plan et contre‑plan pas inintéressant, mais si vous êtes assis au fond, sans jumelles, bonne chance pour distinguer qui est qui. Quant aux mouvements, on se croirait davantage dans un cours de gymnastique : on lève les bras, on tourne la tête, dos au public, dos à la scène. Parfois on sautille aussi (allez savoir pourquoi). Pour mourir, on laisse choir la tête avant de filer en coulisse. 

Consternant, frôlant le risible à moults occasions, ennui sans cesse renouvelé. On aurait mieux fait d’assumer une version concertante plutôt que de déguiser des artistes de premier plan en silhouettes absurdes et de leur imposer une dramaturgie qui n’en est pas une.

Le décor repose sur un flot d’images générées par IA (avec la qualité que vous imaginez…) qui submerge le public dès L’Or du Rhin. On reconnaît, presque extasiés d’enfin voir quelque chose qui fait sens, Chéreau, Flimm, Kupfer, Wieland Wagner. Mais ces images floues sont projetées pêle‑mêle avec d’autres sans rapport aucun avec ce qu’on entend : le procès de Nuremberg, des enfants africains sous‑nutris, des affiches de la crise pétrolière, des paysages exotiques, la première mission spatiale, Kennedy et Grace Kelly avant l’attentat… Déjà qu’on n’a que les voix et la musique pour se raccrocher à l’action, être bombardé d’images hétéroclites qui ne délivrent aucun message n’aide en rien, au contraire. Mieux valait connaître le Ring par cœur.

De la première à la dernière journée, II : un retour vers les fondamentaux et la réconciliation avec la beauté

Heureusement, il reste l’essentiel : la musique, d’une beauté intraduisible, et un plateau vocal qui sauve l’édifice.

 

Christian Thielemann dirige avec une perfection si fréquente qu’on renonce à compter le nombre de fois où l’on a été ébloui, en se disant que, en dépit de l’exaspération inspirée par ce projet artistique pour le moins perfectible, l’expérience de ce Ring valait la peine d’être vécue. Unité dramatique, respiration des tempi, clarté des leitmotive, développement psychologique des personnages que la mise en scène a laissé en friche : il fournit les clés, sans jamais se prendre pour un démiurge. Dès L’Or du Rhin, cette impression de genèse du monde vous engloutit, avec un sens de la nuance presque tendre. C’est net, c’est propre. Inutile de comparer : au‑delà d’un certain talent, la comparaison devient vaine. Sa Walkyrie est d’un lyrisme parfaitement dosé, Siegfried une aquarelle lumineuse, Le Crépuscule des Dieux un tressage souverain de leitmotive, dense mais intelligible. Rien n’est forcé, tout respire, comme si cette beauté allait de soi.

 

Côté vocal, Michael Volle impose un Wotan grandiose, imperturbable, le meilleur du moment selon la presse allemande – et l’on souscrit volontiers. À ses côtés, la révélation de ce Ring : Anna Kissjudit, Fricka majestueuse, timbre cuivré, tension maîtrisée, autorité d’incarnation, blessure de femme et fermeté de déesse. Une partenaire idéale pour ce Wotan souverain.

Gerhard Siegel, lui, avale Mime sans même prendre le temps de mâcher. Il en donne la part de sordide et de minable requise sans tomber dans la grimace : timbre rayonnant, diction ciselée, intentions sciemment travaillées, une précision qui rend le personnage plus humain, et plus infâme, que grotesque. Jochen Schmeckenbecher laisse remonter une révolte rarement soulignée chez Alberich : une fureur contre le monde qui en trahit une autre, plus intime, contre lui‑même, assombrissant le personnage, le sauvant de la caricature du Nibelung atroce renonçant à l’amour. Vocalement, ce parti pris lui permet de nuancer, de colorer, de donner au texte une variété qui rend enfin à Alberich son statut de Deus ex machina.

Ce qu’on regrette, c’est de voir Klaus Florian Vogt partout. Loge lundi, Siegmund mardi, Siegfried jeudi et samedi. Qu’il ait du talent, nul ne le conteste. Mais l’ironie de Loge, la souplesse de Siegmund, on les cherche. À côté de la brillante Elza van den Heever, troublante d’émotion en Sieglinde, on se sent presque mal à l’aise de voir ce Heldentenor dans un rôle qui sied bien davantage à un jugendlicher Heldentenor. C’est en Siegfried qu’enfin il s’impose, grâce à cette tessiture centrale très développée, conservant fraîcheur et clarté jusqu’au récit de la Marche funèbre du Crépuscule. Un instrument infatigable, malgré les représentations de L’Or du Rhin et de la Walkyrie.

Camilla Nylund défend Brünnhilde avec conviction : héroïsme tragique, endurance, mais sans provoquer l’extase, sauf dans les moments les plus lyriques. Dans Siegfried, son éveil est d’une douceur presque déconcertante, délicate et puissante à la fois. Dans le Crépuscule, la violence de la souffrance, immense, devient aspiration à la rédemption, avec tout le côté christique que le moment appelle. On voit combien la fréquentation d’autres rôles – Marschallin à Vienne en mai, Leonora à Munich en juin – nourrit sa santé vocale et l’empêche de sombrer dans un monolithisme qui guette parfois lorsque le haut de la tessiture est trop sollicité.

Malgré ses talents indéniables, on aurait souhaité une Erda plus envoûtante, plus caverneuse que celle de Christa Mayer. Paradoxalement, ce sont ces faiblesses qui rendent sa Waltraute extraordinaire. Dans la première, elle fournit un port altier, une noblesse que Michael Volle dégage lui aussi et, dans la seconde, elle rend au duo avec Camilla Nylund toute la puissance dramatique qu’exige son vœu qui ne sera exaucé que via le sacrifice.

Quant à Mika Kares, on le voit souvent, assez pour ne plus distinguer Fasolt de Hunding. C’est bien fait, mais sans le même brio de son Hagen, où sa voix, malgré un lyrisme certain, sait devenir sombre et menaçante.

 

La suite de la distribution accomplit, avec une dignité presque stoïque, le travail qui lui revient. Mais pour ces rôles que la dramaturgie relègue dans les marges, cette étrange expérience où tout peut être remplacé achève de les affaiblir. Ils ont du talent ? Oui, immense. Une souplesse admirable dans des conditions de travail pour le moins critiquables ? Oui, incontestablement. Et pourtant, c’est injustice de les voir dissous dans une masse où, sans une vigilance de tous les instants, leurs interventions risquent de se perdre. Ainsi du Gunther, noble jusqu’au bout des doigts, de Michael Kupfer‑Radecky, de la Gutrune un peu trop provocatrice de Magdalena Hinterdobler, des Walkyries rayonnantes de Martina Welschenbach, Brit‑Tone Müllertz, Karis Tucker, Freya Apffelstaedt, Magdalena Hinterdobler (elle aussi, un peu partout), Alexandra Ionis, Marie Henriette Reinhold et Natalia Skrycka. Mais on n’attire pas l’œil en matissant l’éclat. À force de recycler les voix sans bien définir les contours dramatiques des personnages, on finit par affadir ce qui devrait précisément surgir et surprendre.

Au crépuscule d’une production, l’aube des questions

Sommes‑nous prêts à avaler sans broncher tout ce que l’IA produit, à lui ouvrir les portes comme à un invité dont on n’ose pas dire qu’il dérange ? Le verdict est clair : non. Nous ne sommes pas encore capables de l’utiliser de manière à obtenir un résultat artistique ne serait‑ce que proche de ce qu’un humain peut accomplir. Certes, un humain mal inspiré peut produire un désastre. Mais avant de renoncer à ce que nous savons faire, avant de céder à la tentation de l’effet de mode, il faudrait s’interroger deux fois : que veut‑on faire ? Comment y parvenir ? Et comment intégrer ce résultat à tout ce qui, lui, ne dépend pas d’une IA ?

Laissons de côté l’obsession de l’alignement aux tendances. Posons les bonnes questions. Cherchons un déploiement intelligent de ces nouveaux outils, qui ne sont pas voués à disparaître, mais qui exigent qu’on les apprivoise avant de les laisser régner. Alors seulement, peut‑être, pourront‑ils contribuer à de vraies expériences artistiques, à la hauteur de ce qu’on attend d’une production à Bayreuth.

 

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Les artistes

Das Rheingold
Wotan : Michael Volle
Donner : Alexander Grassauer
Froh : Siyabonga Maqungo
Loge : Klaus Florian Vogt
Fricka : Anna Kissjudit
Freia : Evelin Novak
Erda : Christa Mayer
Alberich : Jochen Schmeckenbecher
Mime : Gerhard Siegel
Fasolt : Mika Kares
Fafner : Peter Rose
Woglinde : Katharina Konradi
Wellgunde : Natalia Skrycka
Floßhilde : Marie Henriette Reinhold

Die Walküre
Siegmund : Klaus Florian Vogt
Hunding : Mika Kares
Wotan : Michael Volle
Sieglinde : Elza van den Heever
Brünnhilde : Camilla Nylund
Fricka : Anna Kissjudit
Gerhilde : Martina Welschenbach
Ortlinde : Brit-Tone Müllertz
Waltraute : Karis Tucker
Schwertleite : Freya Apffelstaedt
Helmwige : Magdalena Hinterdobler
Siegrune : Alexandra Ionis
Grimgerde : Marie Henriette Reinhold
Rossweisse : Natalia Skrycka

Siegfried
Siegfried : Klaus Florian Vogt
Mime : Gerhard Siegel
Der Wanderer : Michael Volle
Alberich : Jochen Schmeckenbecher
Fafner : Peter Rose
Erda : Christa Mayer
Brünnhilde : Camilla Nylund
Waldvogel : Victoria Randem

Götterdämmerung
Siegfried : Klaus Florian Vogt
Gunther : Michael Kupfer-Radecky
Alberich : Jochen Schmeckenbecher
Hagen : Mika Kares
Brünnhilde : Camilla Nylund
Gutrune : Magdalena Hinterdobler
Waltraute : Christa Mayer
1. Norn : Anna Kissjudit
2. Norn : Alexandra Ionis
3. Norn : Magdalena Hinterdobler
Woglinde : Katharina Konradi
Wellgunde : Natalia Skrycka
Floßhilde : Marie Henriette Reinhold

Orchestre du Festival de Bayreuth, dir. Christian Thielemann
Chœur du Festival de Bayreuth, dir. Thomas Eitler-de Lint
Direction artistique : Marcus Lobbes
Conception technique et artistique : Marcus Lobbes & Nils Corte
Dramaturgie : Andri Hardmeier
Narration numérique et IA : Roman Senkl
Code créatif / Arts visuels : Nils Corte & Phil Hagen Jungschlaeger
Scénographie : Wolf Gutjahr
Costumes : Pia Maria Mackert

Le programme

Der Ring des Nibelungen

Cycle de quatre opéras de Richard Wagner. Das Rheingold et Die Walküre ont été créés à Munich, respectivement les 22 septembre 1869 et 26 juin 1870 ; Siegfried et Götterdämmerung ont été créés à Bayreuth, respectivement les 16 et 17 août 1876.
Festival de Bayreuth, représentations de juillet et août 2026.

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Camilla NylundAnna KissjuditChristian ThielemannMarcus LobbesMichael VolleElza van den HeeverKlaus Florian Vogt
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Vinicius van Eyk

1 commentaire

meyer frederic 8 août 2026 - 23 h 41 min

il est vrai aussi que les metteurs en scène oublient qu’à Bayreuth , il ny a aucun sous titre

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