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Ariodante à Garnier : un petit scotch ?

par Damien Colas Gallet 28 septembre 2025
par Damien Colas Gallet 28 septembre 2025

© Guergana Damianova - OnP

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Ariodante, Opéra Garnier, 26 septembre 2025

Une production parfaite, sans défaut, réussie de bout en bout, est-elle possible aujourd’hui ? Il semblerait bien que oui.

Que diriez-vous d’un petit scotch pour vous ravigoter, en ce début d’automne ? Que diriez-vous d’une longue balade sur la lande écossaise, entre fougères, bruyères et ajoncs ? Fermez les yeux : imaginez le brame du cerf, le gloussement du tétras, le défilé des nuages sur les collines désertes, puis l’éclat terrifiant de l’orage.

Ou plutôt courez au Palais Garnier pour la reprise d’Ariodante, un spectacle créé par Robert Carsen en 2023. Le spectacle offre une rare fusion entre mise en scène et réalisation musicale. Celle dont tout le monde rêve, et qui échappe si souvent. Les chanteurs sont acteurs, se livrent même à une petite chorégraphie lors du final de l’acte I. Rare ? Non, exceptionnel : surtout aujourd’hui, où le metteur en scène et le directeur musical se tournent bien souvent le dos, tant le premier veut imprimer son sceau sur « sa » production. Ici, on pourra pinailler, ergoter, chercher la petite bête tant qu’on voudra : il n’y a rien à redire. Le spectacle relève de la perfection et cette production d’Ariodante est destinée à s’inscrire dans le firmament des productions d’opéra historiques, avec Ponnelle, Strehler, Visconti et Chéreau.

Carsen a tout peinturluré en vert – ce qui est très bon pour les nerfs, comme le savent les lecteurs de Gaston. Dans cette unité de teinte défilent la chambre à coucher de Ginevra, un extérieur où Ariodante croque son portrait, sous le regard placide des cerfs empaillés, une salle d’armes, le bureau du roi où ne manque pas, bien sûr, la boite rouge de Sa majesté. Le tout agrémenté d’autant de tartans que l’on peut souhaiter. Carsen a un peu délaissé les chaises, dont il est si friand, mais on retrouve, dans la scène finale, les potelets à cordon des musées, qu’il affectionne aussi beaucoup. On retrouve l’humour, version légère de la distance brechtienne, que le metteur en scène canadien introduit ci et là pour alléger la narration. Les déclarations du roi, le désespoir de Ginevra sont épiés par des paparazzi qui nous rappellent l’autre réalité de la monarchie britannique. Les moindres faits et gestes de la famille royale font la une de la presse à scandale. Comme pour se libérer du poids de cette institution prestigieuse, Dalinda, Lurcanio, Ariodante et Ginevra feront leurs valises à la fin du drame pour s’envoler vers une destination inconnue, laissant les visiteurs prendre des selfies dans la salle des armes devenue musée de cire. Tout est joli, frais, et surtout élégant, distingué, raffiné. C’est typiquement le spectacle où vous pouvez emmener mamie ou votre fille de 8 ans sans redouter à chaque instant qu’elles ne voient des horreurs.

Raphaël Pichon, à la tête de son ensemble, imprime le rythme et l’énergie justes pour que l’action aille constamment de l’avant. Sa science du tempo et des contrastes permet que le temps passe comme un songe, et l’on sort des quatre heures de la représentation ravis, défatigués de la journée. Sur le plateau, c’est encore la perfection qui domine. Commençons par un cocorico bien agréable : deux chanteurs français se distinguent. Christophe Dumaux est parfait dans le rôle du méchant duc d’Albany, présenté ici comme un beauf vulgos plus que machiavélique. Il se présente avachi, en kilt, les jambes écartées sur un fauteuil de la chambre de la princesse – et je me refuse de répondre à la question que certains auront en tête : honni soit qui mal y pense ! Les vocalises sont plus belles que jamais, en particulier les ribambelles de triolets de l’aria « Se l’inganno sortisce felice ». Le rôle de Dalinda convient à Sabine Devieilhe comme un gant. Elle s’amuse à merveille à camper une sosotte gentille, un peu marie-couche-toi-là, avec une douceur de timbre et une distinction de style très agréables à l’oreille. Ses suraigus cristallins sont utilisés de façon bien dosée dans les cadences de ses airs.

Impressionnants, la basse et le ténor. Luca Tittoto, dans le rôle du roi, a l’assise qui convient pour contrebalancer ce festival de voix aiguës, sans pour autant manquer aux exigences du style haendelien. Les vocalises de sa sortita, « Voli colla sua tromba », avec cors obligés, sont d’une clarté impeccable, et il se lance même dans un trille conclusif pour la cadence finale. On n’entend pas cela si souvent dans cette tessiture, surtout chez un chanteur venant du grand répertoire du xixe siècle. Ru Charlesworth est également tout à fait à l’aise dans les deux airs de Lurcanio, et l’on mesure à quel point le niveau de qualification des jeunes chanteurs et celui de leur formation s’est élevée, pour qu’il soit aujourd’hui possible de réunir un plateau aussi homogène et aussi aguerri aux difficultés du belcanto du xviiie siècle.

Que dire des deux protagonistes ? Qu’elles nous ont offert l’enchantement. Tout d’abord parce que leurs timbres se marient de façon délicieuse, ce qu’on peut entendre du premier de leurs duos « Prendi da questa mano », jusqu’au dernier « Bravo aver mille cori/vite ». Leur amour revêt ainsi une forte coloration sensuelle, érotique et physique, ce qui rend leur séparation plus déchirante. Jacquelyn Stucker a cette qualité de voix que l’on recherche pour Mozart, et sa Ginevra porte l’empreinte du style sentimental de Pamina, la comtesse Almaviva ou Fiordiligi, ce qui souligne la continuité du style galant tout au long du xviiie siècle. Cecilia Molinari, enfin, a été le vaillant capitaine de cette croisière de luxe. Après une apparition discrète, en demi-teintes, typique d’un adolescent amoureux, elle nous balance une stupéfiante leçon de chant avec un « Con l’ali di costanza », dont l’interprétation magistrale annonce le feu d’artifice final de « Dopo notte atra e funesta ». Mais le plus beau reste l’enchaînement des trois lamentos, « Scherza infida », « Numi! lasciarmi vivere », et « Cieca notte », les trois joyaux d’Ariodante, tous trois destinés à la protagoniste. « Scherza infida », en particulier, est un séisme d’émotion et de retenue, où Molinari se hisse au niveau des plus grandes interprètes du rôle, comme Janet Baker et Ann Hallenberg. A star is born! Et, pour se remettre de tant d’émotions, rien de tel qu’un petit scotch en rentrant chez soi.

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Retrouvez Sabine Devieilhe en interview ici !

Les artistes

Ariodante : Cecilia Molinari
Ginevra : Jacquelyn Stucker
Polinesso : Christophe Dumaux
Dalinda : Sabine Devieilhe
Le roi d’Ecosse : Luca Tittino
Lurcanio : Ru Charlesworth
Odoardo : Enrico Casari

Chœur de l’Opéra national de Paris, dir. Alessandro Di Stefano
Pygmalion, dir. Raphaël Pichon
Mise en scène : Robert Carsen
Décors : Robert Carsen, Luis F. Carvalho
Costumes : Luis F. Carvalho
Lumières : Robert Carsen, Peter van Praet
Chorégraphie : Nicolas Paul

Le programme

Ariodante

Dramma per musica en 3 actes de Georg Friedrich Haendel, livret adespote dérivé de Ginevra, principessa di Scozia d’Antonio Salvi, créé le 8 janvier 1735 au Covent Garden, à Londres.
Paris, Opéra Garnier, représentation du vendredi 26 septembre 2025.

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Sabine DevieilheRaphaël PichonRobert CarsenJacquelyn StuckerChristophe DumauxCecilia MolinariLuca TittinoRu Charlesworth
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Damien Colas Gallet

Damien Colas Gallet collabore régulièrement avec Première loge, Classica, et a publié plusieurs commentaires d’écoute pour l’Avant-Scène Opéra. Normalien, agrégé de musique, il est directeur de recherche au CNRS (IReMus). Ses travaux portent sur l’activité des compositeurs italiens à Paris, de Cherubini à Verdi. On lui doit les récentes éditions critiques du "Comte Ory" et du "Siège de Corinthe" de Rossini. Il travaille actuellement à la première édition critique de la version française de "Don Carlos" de Verdi et celle de "Zaira" de Bellini. En plus d’une intense activité de médiation culturelle et scientifique, il a travaillé en qualité de musicologue-conseil auprès de nombreux chanteurs et musiciens d’orchestre.

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