L’Orchestre de Chambre de Paris dirigé par Gábor Takács-Nagy et les pianistes Lise de la Salle et David Kadouch dans un programme d’un éclectisme réjouissant qui réunissait Camille Saint-Saëns, Éric Satie, Serge Prokofiev, Francis Poulenc et la compositrice Aline Gorisse pour d’étonnantes correspondances.
Vendredi 24 janvier, la vaste salle du Théâtre du Châtelet était pleine et, assez curieusement, comptait presque autant de têtes blondes de chefs chenus. Il est vrai que le programme du concert mettait en avant en deuxième partie une exécution de grand luxe du Carnaval des Animaux de Saint-Saëns qui ne pouvait que réunir les suffrages des bambins. Swann Arlaud comme récitant prêtait sa voix au texte volontiers facétieux de Francis Blanche et un film d’animation aux images pleine de couleur, de fantaisie et de poésie réalisé par Sandra Albukrek illustrait les quatorze épisodes de cette Grande fantaisie zoologique. Le Carnaval de Saint-Saëns, amateur de déguisements à ses heures, est créé en privé pour le Mardi Gras de 1886 chez des amis du compositeur, l’année où il compose sa splendide Troisième Symphonie « avec orgue » en hommage à Franz Liszt, présent à la création du Carnaval. Craignant qu’elle n’entache sa réputation de compositeur sérieux, l’œuvre, qui s’inscrit dans une longue tradition de pastiche musical et parodie de manière virtuose et parfois acérée aussi bien Berlioz qu’Offenbach, dut attendre la mort du compositeur en 1922 pour être créée en public sous la direction de Gabriel Pierné, compositeur et chef d’orchestre hélas bien oublié des organisateurs de concert, dans ce même théâtre du Châtelet.
L’éternel enfant que je suis a pris un plaisir extrême à ce Carnaval, défendu, si cela était nécessaire, avec verve et énergie par les solistes de l’Orchestre de chambre de Paris et les pianistes Lise de la Salle et David Kadouch, visiblement à la fête dans ce répertoire qui n’est pas sans présenter quelques chausse-trappes, — Saint-Saëns est un pianiste virtuose qui sait pratiquer l’autodérision — et demande autant la force du poignet pour des toccatas véhémentes que des délicatesses de dentellière pour de grands arpèges veloutés. Les animaux fantastiques de Sandra Albukrek et leurs métamorphoses inattendues illustraient harmonieusement de leurs couleurs franches ce beau livre d’images où Saint-Saëns se laisse aller à l’humour vache comme à la poésie et s’exprime dans une grande variété de styles ou de modes, éclectisme qui caractérisait les autres œuvres au programme.
Le concert commençait par trois pièces pour piano d’Érik Satie orchestrées par Francis Poulenc en 1939, Deux préludes posthumes et une Gnossienne. Dans les deux premières aux titres faussement ésotériques, I. Fête donnée par les chevaliers normands en l’honneur d’une jeune demoiselle et II. Premier prélude nazaréen, d’inspiration « rosicrucienne », Poulenc orchestre par bloc et oppose cordes et vents alors que dans la dernière III. Troisième gnossienne, il privilège les timbres du hautbois, de la clarinette et de la flûte qu’il sert si bien dans sa musique de chambre. Ces trois pièces constituaient une excellente introduction à la pièce suivante, Intramuros, création mondiale d’une commande de l’Orchestre de Chambre de Paris à Aline Gorisse, compositrice de l’Académie Internationale des Jeunes Compositrices de l’Orchestre de Chambre de Paris (2023-2025). Ce triptyque musicalise les bruits du quotidien entendus depuis l’intérieur d’un appartement parisien. Né du silence, sa partie centrale frénétique et violement rythmée transmute de manière convaincante les agressions que subissent les tympans de habitants des villes en une matière sonore qui inclut les cris des instrumentistes comme autrefois Les Cris de Paris de Janequin, avant de retourner au silence dans une belle page d’écriture pour l’orchestre.
La première partie du concert se terminait avec le Concerto pour deux pianos en ré mineur de Poulenc, commande de 1932 de l’indispensable « Tante Winnie », la princesse Edmond de Polignac née Winaretta Singer qui encourage et soutient la plupart des compositeurs et des pianistes de son temps. Poulenc qualifie son Concerto de « pur divertissement » et l’oppose à la gravité de son Concerto pour orgue et orchestre. De son aveu, il y flotte le souvenir des concertos de Mozart, Liszt et Ravel. On y sent l’influence de Stravinsky et Prokofiev et du gamelan balinais que Poulenc découvre à l’Exposition coloniale de 1931, sans compter les échos de caf’ conc’, de parade militaire, de guinguette de bord de Marne, dans une œuvre aux allures de collage qui reflète bien l’exubérance comme les angoisses d’une époque, en accord avec la nôtre. Joie de vivre un peu tape-à-l’œil, sans doute, dans les deux mouvements extrêmes mais aussi profonde mélancolie dans le Larghetto à la mélodie initiale pleine de grâce mozartienne puis plus enfiévré dans sa partie centrale. Bref du Poulenc pur jus, qui fait grincer les dents des puristes mais qui ne manque pas de toucher les autres. Lise de la Salle et David Kadouch ont su donner de la cohérence à cet ensemble un peu disparate où, comme chez Saint-Saëns, il faut allier force et délicatesse et ma voisine m’avoua avoir versé sa petite larme à l’issue du Larghetto.
Le concert se terminait par la Symphonie n° 1 en ré majeur, op. 25, dite « Symphonie classique » par Prokofiev lui-même, confirmant ainsi son statut d’hommage à Haydn et Mozart tant dans sa structure que dans son orchestration, mais avec quelques surprises. Ainsi les violons haut perchés au début du Larghetto sonnent étrangement acides, à la limite de la justesse et agacent les dents. La Gavotte du troisième mouvement, dont Gábor Takács-Nagy s’est plu à accentuer le balancement, se termine dans le silence comme la Symphonie des adieux de Haydn et dans son trio le hautbois distille un motif stacatto aux sonorités plus russes que viennoises. C’est d’ailleurs cette Gavotte que Gábor Takács-Nagy, qui conduit son orchestre avec un plaisir évident et un engagement total, a choisi comme bis pour conclure ce concert réjouissant et très applaudi.
Lise de la Salle, David Kadouch piano
Swann Arlaud récitant
Sandra Albukrek film d’animation
Orchestre de Chambre de Paris, dir.Gábor Takács-Nagy
Erik Satie
Deux préludes posthumes et une Gnossienne (version pour orchestre de chambre de Francis Poulenc)
Aline Gorisse
Intramuros, commande de l’Orchestre de Chambre de Paris
Francis Poulenc
Concerto pour deux pianos en ré mineur
Camille Saint-Saëns
Le Carnaval des animaux
Serge Prokofiev
Symphonie n° 1 en ré majeur, dite « Symphonie classique »
Théâtre du Châtelet, vendredi 24 janvier 2025

