En février, l’actualité lyrique a parlé avec un léger accent provincial. Il faut bien l’admettre : ce sont les scènes hors de la capitale qui ont, ces dernières semaines, donné les plus beaux signes de vitalité et d’audace. Deux réussites majeures se sont imposées comme des évidences : les créations françaises de La Passagère de Weinberg à Toulouse et du Miracle d’Héliane à l’Opéra national du Rhin. Deux œuvres rares, exigeantes, portées par des productions d’une tenue exemplaire, et qui ont su rencontrer leur public.
Pendant ce temps, à Paris, la programmation de janvier et février semblait se dérouler sur un mode plus routinier. À l’Opéra national de Paris, Siegfried, Eugène Onéguine, Carmen ou Un bal masqué occupent l’affiche. Le Théâtre des Champs-Élysées propose Roméo et Juliette et Giulio Cesare, l’Opéra-Comique Werther. Des titres importants, bien sûr, mais dont la fréquence d’apparition interroge, tant ils semblent parfois relever d’une forme de confort programmatique.
Qu’on se comprenne bien : il ne s’agit nullement de céder à un anti-parisianisme primaire. Paris demeure l’une des capitales musicales les plus riches et les plus passionnantes d’Europe, avec une offre foisonnante – et aussi, reconnaissons-le, la présence régulière de raretés. L’Opéra de Paris proposera d’ailleurs prochainement Nixon in China (certes dans une reprise) ; Le TCE remet à l’honneur la Médée de Cherubini ; quant à l’Opéra-Comique, il s’est fait une spécialité de défendre des titres rares ou oubliés, et il faut lui en savoir gré.
Il n’empêche : la province se distingue, assez souvent, par une audace et une originalité que l’on aimerait voir plus fréquemment à Paris. Au-delà de Toulouse et de Strasbourg, on peut également citer l’Opéra de Marseille, l’une des très rares scènes françaises à proposer régulièrement des opéras sérieux de Rossini, avec notamment Ermione annoncée prochainement en version de concert, ou encore les rares Masnadieri de Verdi. Et comment ne pas évoquer, hors de nos frontières, Benvenuto Cellini, l’opéra mal-aimé de Berlioz, actuellement à l’affiche de La Monnaie de Bruxelles et qui rencontre un très beau succès public ?
Ces exemples convergent vers une même conclusion : les directeurs de salles ont tout à gagner à proposer certaines raretés. Certes, la question du remplissage des salles plane toujours comme une menace. Pourtant, à Strasbourg, si les débuts du Miracle d’Héliane ont pu sembler un peu timides, le bouche-à-oreille et l’accueil critique extrêmement favorable ont rapidement inversé la tendance. Résultat : une dernière représentation à guichets fermés, tout comme l’était la première de La Passagère à Toulouse. À Bruxelles, Benvenuto Cellini fait salle comble sur l’ensemble des représentations.
Ces succès montrent également que les « belles affiches » ne se résument pas nécessairement à quelques stars internationales aux cachets astronomiques. Ni La Passagère ni Le Miracle d’Héliane ne reposaient sur des noms hyper médiatisés, et pourtant le public a répondu présent. Pourquoi ? Parce que les distributions étaient solides, les mises en scène intelligentes et engagées, et les exécutions musicales d’un très haut niveau. Lorsqu’un spectacle est pensé, travaillé et défendu avec conviction, le public suit.
Il ne s’agit évidemment pas de renoncer aux grands titres du répertoire. Boris Godounov, Carmen, Pelléas et Mélisande, Orfeo ou le Ring doivent continuer à vivre sur nos scènes, ne serait-ce que pour permettre aux nouvelles générations de découvrir les chefs-d’œuvre fondateurs de l’opéra. Mais l’exemple des scènes régionales françaises et de nos voisins proches montre clairement qu’une politique de programmation plus audacieuse ne constitue pas forcément un pari insensé. Bien au contraire : elle peut être l’un des moteurs les plus efficaces du renouvellement du public et de la vitalité lyrique.

