Il viaggio a Reims, Salzbourg, Haus für Mozart, mardi 11 août 2026
Au Festival de Salzbourg, Barrie Kosky métamorphose Le Voyage à Reims en une machine comique débridée, mêlant Feydeau, les Marx Brothers et le cabaret, avec Cecilia Bartoli en figure centrale. La mise en scène, captivante, parfois même excessive, est soutenue par la direction brillante de Gianluca Capuano et le talent exceptionnel des Musiciens du Prince. Une distribution rossinienne remarquable complète cette performance virtuose et troublante.
Une œuvre singulière : L'impossible voyage vers Reims
Un opéra sans véritable intrigue, une machine virtuose, une célébration dynastique, une comédie cosmopolite, un catalogue de folies nationales et, surtout, irrésistible mécanique musicale : Il viaggio a Reims occupe une place singulière, même dans le catalogue d’un auteur aussi anticonformiste que Gioachino Rossini. Composé en 1825 pour les festivités du couronnement de Charles X, ce fut la première œuvre de Rossini pour Paris et sa dernière en italien. Destiné à une courte carrière – seulement quatre représentations –, il disparut rapidement des scènes ; Rossini lui-même en réutilisa de larges extraits pour Le Comte Ory . Ce n’est qu’au XXe siècle, grâce aux études de Philip Gossett et à la reconstitution de la partition, qu’Il Viaggio a Reims a connu une renaissance, jusqu’à sa mémorable résurrection à Pesaro en 1984 par Claudio Abbado et Luca Ronconi.
Son originalité réside dans son prétexte narratif ténu. Un groupe d’aristocrates de diverses nationalités se réunit à l’Hôtel du Giglio d’Oro, en route pour Reims afin d’assister au couronnement. Mais les chevaux manquent, et personne ne partira. C’est tout, ou presque. Autour de ce voyage avorté, Rossini construit l’un des ensembles les plus sophistiqués de l’histoire de l’opéra : quatorze rôles principaux, des airs vertigineux, des duos d’amour, des concertos d’une précision chirurgicale, et un tourbillon de stéréotypes nationaux qui nous permet d’entrevoir, sous l’hommage monarchique, le fragile rêve d’une Europe enfin en paix.
Barrie Kosky : transformer Rossini en une formidable mécanique burlesque
Barrie Kosky s’empare de ce matériau d’une grande fluidité et le transforme résolument en farce. Après tout, comme il l’explique lui-même, il considère Il viaggio a Reims avant tout comme « une célébration du génie musical et comique de Rossini » et cherche à traduire les phrases, les rythmes et les harmonies en « physicalité et en humour » : mettre en scène la musique, en somme, plutôt que de surcharger les personnages d’une psychologie qui leur fait défaut. Son univers revendiqué s’étend de Feydeau aux Marx Brothers, de Buster Keaton à Jacques Tati, du vaudeville au cabaret en passant par les dessins animés.
Kosky transforme ainsi l’hôtel Golden Lily en un gigantesque mécanisme burlesque, une machine comique lancée à toute vitesse. Portes qui claquent, courses-poursuites, collisions, étreintes clandestines, déguisements, danseurs travestis : la scène semble constamment sur le point d’exploser.
L’idée la plus frappante, cependant, est méta-théâtrale. Charles X, destinataire historique de l’hommage, est courtoisement escorté jusqu’à la sortie, et à sa place apparaît une autre souveraine : Cecilia Bartoli. Le voyage vers Reims se transforme alors en une expédition exubérante pour célébrer l’anniversaire de « Ceci », « la plus grande chanteuse du monde ». Même l’apothéose monarchique finale est réinterprétée comme une célébration de la musique, de la joie et de l’amour. C’est une parodie programmatique et autoréférentielle, parfaitement intégrée à l’esprit festif de l’événement.
Kosky possède un talent formidable pour organiser le désordre. Ce qui semble être le chaos est chorégraphié dans les moindres détails. Chaque porte, chaque chute, chaque regard, chaque passage obéit à une géométrie stricte, à tel point que le jeu des acteurs devient presque une seconde partition superposée à celle de l’orchestre. Les personnages sont définis par des tics qui frôlent la caricature : la comtesse de Folleville est une névrosée, prête à basculer de la joie au désespoir ; Melibea est une dominatrice à la sensualité fétichiste ; Don Profondo flirte avec le fantasme du bondage ; Don Prudenzio titube dans une ivresse quasi permanente ; Madame Cortese est hantée par une forme de sanglot qui devient un élément musical.
Les décors très fonctionnels de Rufus Didwiszus, les costumes imaginatifs de Victoria Behr et les lumières de Franck Evin contribuent à cette effervescence. Le côté kitsch du spectacle est particulièrement réussi : plumes, poses de meneuses de revue, clins d’œil, corps et genres joués avec une artificialité amusante. C’est un théâtre qui ne prétend jamais être la réalité et qui puise son énergie précisément dans l’exhibition de son propre artifice.
Le risque, s’il y en a un, c’est l’hypertrophie. Kosky veut toujours que quelque chose se passe, et parfois la scène ne peut rester silencieuse alors que Rossini l’exige. L’aria de Lord Sidney en est emblématique, précédée d’une des interventions les plus poétiques de Rossini à la flûte : une parenthèse où le temps devrait s’arrêter, mais qui ici peine à échapper à la frénésie ambiante. La mise en scène est formidable lorsqu’elle accompagne l’accélération de Rossini ; moins convaincante lorsqu’elle craint le vide et remplit même les interstices. Car Rossini n’est pas que vitesse : sous le champagne, par moments, émerge une mélancolie qui aspire au silence.
Gianluca Capuano et la vertigineuse mécanique musicale de Rossini
Si l’hyperbole domine sur scène, Gianluca Capuano attire sans cesse l’attention vers la prodigieuse modernité de la partition. À la tête des Musiciens du Prince, il offre une direction électrique, transparente et d’une grande mobilité, où le rythme ne se réduit jamais à la simple vitesse. Le choix des instruments d’époque fait toute la différence : cordes épurées, vents expressifs et percussions incisives traduisent un Rossini moins lisse et plus mordant. Capuano évite l’écueil d’une brillance sucrée qui pourrait transformer la musique de Rossini en une porcelaine musicale inoffensive. Ici, l’orchestre gratte, miaule, respire, commente et provoque les chanteurs ; surtout, il rend perceptible la construction quasi mathématique des grands concertati, où l’accumulation rossinienne engendre une irrésistible sensation de perte de contrôle.
C’est précisément la « locomotive » dont parle Kosky : la musique s’accélère jusqu’à ce que les personnages semblent perdre le contrôle de leurs actions, devenant eux-mêmes objets de rythme et de son. Capuano maîtrise cette apparente anarchie d’une main de fer, mais il sait aussi alléger, polir et laisser respirer une phrase. Sa lecture est théâtrale au sens le plus pur du terme : elle n’accompagne pas la scène, elle la crée.
Une distribution d'exception au service d'un « soufflé » rossinien
Le succès du Voyage à Reims repose entièrement sur la qualité de l’ensemble, et Salzbourg y déploie un luxe rossinien authentique. Cecilia Bartoli est, bien entendu, le pilier de la distribution. Sa Corinna possède désormais des sonorités plus sombres, presque de contralto, mais elle conserve son agilité et, surtout, l’intelligence vocale qui l’a toujours caractérisée. Chaque syllabe est pleine de sens, chaque ornementation porte une intention ; même au sein de la caricature imposée par l’interprétation, Bartoli parvient à créer des espaces insoupçonnés de raffinement, digne de la musique de chambre.
Marina Viotti est splendide dans le rôle d’une Melibea sensuelle et à la voix somptueuse, capable de soutenir la mise en scène érotique sans rien perdre de son élégance ni de la qualité de son chant. Mélissa Petit incarne la redoutable Comtesse de Folleville avec une colorature précise, des aigus lumineux et un humour explosif ; Tara Erraught transforme Madame Cortese en une véritable leçon de rythme théâtral, allant jusqu’à intégrer des hoquets absurdes à la musique.
Parmi les chanteurs, Florian Sempey se distingue par son Don Profondo captivant : diction impeccable, phrasé d’une grande fluidité et sens du comique irréprochable. L’aria delle medaglie prend des allures de « théâtre dans le théâtre » ! Edgardo Rocha confère à Belfiore élégance, éclat et aisance ; Dmitry Korchak campe un Libenskof fougueux et autoritaire, mais désormais indiscernable d’Antonino Siragusa. Ildebrando D’Arcangelo, quant à lui, incarne un Lord Sidney noble et mélancolique : sa voix a perdu de sa fraîcheur d’antan, mais la classe et le phrasé restent ceux d’un interprète de premier plan.
Autour d’eux, la mosaïque vocale se déploie avec magnificence : Misha Kiria est un Baron Trombonok irrésistible, Peter Kellner un Don Alvaro convaincant, Giovanni Romeo un Don Prudenzio hilarant. Helena Rasker, Salvatore Taiello, Galia Bakalov, Federica Spatola, Rodolphe Briand et Rafał Pawnuk complètent une troupe où aucun rôle secondaire n’est véritablement à négliger. Le Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo, préparé par Stefano Visconti, est lui aussi excellent, solide et brillant, même lors des concertati les plus vertigineux.
Le résultat est un Voyage à Reims exubérant, intelligent et volontairement excessif. Kosky considère l’œuvre comme un dessert : « un soufflé léger, aérien et délicieux ». La métaphore est parfaite, à condition de ne pas oublier que la préparation d’un soufflé est tout sauf simple. Elle exige précision, température, timing impeccable et ingrédients de première qualité. Ils sont tous présents ici. Et si Kosky en ajoute parfois un peu trop à la recette, Capuano et un formidable ensemble vocal empêchent le soufflé de retomber. Rossini arrive ainsi à table tout à la fois pétillant, piquant et léger – avec ce petit goût de folie qui fait de Voyage à Reims un chef-d’œuvre bien plus profond qu’il n’y paraît.
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Corinna : Cecilia Bartoli
Marchesa Melibea : Marina Viotti
Contessa di Folleville : Mélissa Petit
Madama Cortese : Tara Erraught
Cavalier Belfiore : Edgardo Rocha
Conte di Libenskof : Dmitry Korchak
Lord Sidney : Ildebrando D’Arcangelo
Don Profondo : Florian Sempey
Barone di Trombonok : Misha Kiria
Don Alvaro : Peter Kellner
Don Prudenzio : Giovanni Romeo
Maddalena : Giovanni Romeo
Don Luigino : Salvatore Taiello
Delia : Galia Bakalov
Modestina : Federica Spatola
Zefirino : Rodolphe Briand
Antonio : Rafał Pawnuk
Les Musiciens du Prince — Monaco, dir. Gianluca Capuano
Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo, dir. Stefano Visconti
Mise en scène : Barrie Kosky
Décors : Rufus Didwiszus
Costumes : Victoria Behr
Lunmières : Franck Evin
Dramaturgie : Christian Arseni
Il viaggio a Reims
Opéra bouffe en un acte de Gioachino Rossini, livret de Luigi Balocchi inspiré du roman Corinne ou l’Italie de Mme de Staël, créé le 19 juin 1825 au Théâtre-Italien de Paris.
Salzbourg, Haus für Mozart, représentation du mardi 11 août 2026.

