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Amour, gloire et beauté à Rouen : Robert Carsen fait d’Agrippina de Haendel un soap opera addictif

par Nicolas Le Clerre 19 juin 2026
par Nicolas Le Clerre 19 juin 2026

© Fred Margueron

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Agrippina, Opéra Orchestre Normandie Rouen, vendredi 12 juin 2026

Créée en 2016 au Theater an der Wien et publiée en DVD par Naxos, la production d’Agrippina de Robert Carsen renait le temps de trois représentations pour clore la saison lyrique rouennaise. Comme les bons crus, ce spectacle s’est encore bonifié avec les années et se prête – à l’âge du trumpisme et de la multiplication des démocratures – à une nouvelle relecture.

Rome, ton univers impitoyable

Singulièrement moins connu et beaucoup plus rarement programmé que les grandes machines à tubes haendéliennes (Alcina, Ariodante, Serse, etc), Agrippina se singularise pourtant, dans l’immense catalogue du caro Sassone, par un livret remarquablement ficelé et des récitatifs ciselés dans le plus beau métal. À condition d’accepter l’idée que Haendel piocha dans plusieurs cantates et oratorios composés au gré de ses pérégrinations italiennes pour ficeler son Agrippina, on tient là le premier de ses grands chefs d’œuvre dramatiques et, peut-être, l’un des sommets de son art. Le spectacle créé à Venise au cours de la saison du carnaval de 1709 est en effet davantage que le fruit du travail d’un compositeur d’à peine 24 ans : c’est d’abord une synthèse des formes musicales découvertes tout au long de ses séjours à Naples, Rome et Florence et une source à laquelle Haendel continuera d’aller puiser pour nourrir l’inspiration de sa carrière anglaise.

Le trait de génie de cette intrigue, largement inspirée des récits des chroniqueurs latins et de l’Histoire romaine de Cassius Dion, se niche au cœur de la première scène de l’opéra et des recommandations qu’Agrippine fait à son fils, Néron, pour se rendre populaire et accéder au trône de Rome. Quelques répliques remarquablement écrites par un prélat féru de belles lettres (l’auteur du livret d’Agrippina est le cardinal Grimani, propriétaire d’un théâtre vénitien au début du settecento) résonnent aujourd’hui comme un petit traité de populisme à l’usage des apprentis dictateurs : « Mêle-toi à la foule et, d’un regard modeste, salue chacun, distribue aux pauvres l’or que tu gardes en secret et compatis à leur sort. Et si, au fond de ton cœur, la vengeance couve, ou si l’amour brûle, couvre l’une et cache l’autre. »

Le cynisme glaçant de ce vademecum est la pierre d’angle sur laquelle Robert Carsen avait échafaudé la production viennoise de 2016 : à une époque où le souvenir des frasques de Silvio Berlusconi sidéraient encore les chancelleries occidentales, le metteur en scène avait imaginé une Italie cauchemardesque en équilibre au bord du gouffre de la dictature : sous le gouvernement de Claude, empereur veule et libidineux à l’instar du Cavaliere, le pouvoir italien a déserté le palazzo Chigi pour le palais fascisant de l’EUR construit à l’ère mussolinienne pour accueillir une Exposition Universelle finalement empêchée par la Seconde Guerre mondiale.

Une dizaine d’années plus tard, pour cette reprise rouennaise du spectacle de Vienne, le souvenir de Berlusconi s’est estompé et les plus jeunes membres du public n’ont même plus cette référence. En revanche, la comédie du pouvoir qui se joue quotidiennement à Washington depuis la réélection de Donald Trump projette un éclairage nouveau sur cette Agrippina. Robert Carsen, interrogé après le spectacle, a beau s’en défendre, comment ne pas reconnaître en effet, dans ce personnage de Claude vêtu d’un ample costume croisé bleu acier, les cheveux plaqués en arrière et le sourire carnassier, l’actuel locataire de la Maison Blanche ? Il n’est pas jusqu’au tableau de la piscine qui ne rappelle la villégiature un peu kitsch de Mar-a-Lago : les bimbos qui y papillonnent autour de l’Empereur et subissent ses mains baladeuses sont les mêmes que celles dont on découvre aujourd’hui qu’elles ont été les victimes du système Epstein.

L’analogie entre Agrippina et les États-Unis de 2026 pourrait d’ailleurs être encore poussée… Il suffirait de remplacer l’EUR par la Maison Blanche, de donner au personnage d’Agrippine la silhouette de Melania Trump – dont les véritables sentiments pour le Président font l’objet de la spéculation de toute la presse internationale – et à Néron le visage du jeune Barron Trump pour actualiser encore la pièce et lui donner un écho supplémentaire ; si Robert Carsen ajustait sa mise en scène dans ce sens au cours des prochains mois, son Agrippina déclinerait une facette de plus.

Le second caractère saillant du spectacle consiste en une esthétique de soap opera un peu queer qui fait d’Agrippine un nouvel épigone du personnage interprété par Joan Collins dans le feuilleton des années 1980 : Dynasty. Le grand bureau à plateau de verre derrière lequel trône la souveraine au premier tableau rappelle par de nombreux détails celui à partir duquel Alexis Colby règne sur son empire financier, entourée de secrétaires masculins aux physiques athlétiques. Comme le décor monumental représentant l’architecture brutaliste de l’EUR nécessite d’importants changements, Robert Carsen a pris le parti de faire baisser le rideau entre chaque tableau, ce qui découpe l’opéra en épisodes qui s’enchainent les uns aux autres à la manière de ces séries que les fans « binchent » frénétiquement. Le kitsch de certains décors (l’atmosphère du penthouse de Poppée doit beaucoup aux décors de l’appartement de Joan Collins dans Dynasty), les figurants castés pour ressembler à des mannequins de magazine et la récurrence des corps dénudés tout au long du spectacle sont autant de codes télévisuels avec lesquels Robert Carsen s’amuse sans jamais que cette Agrippina se fasse raisonneuse ni racoleuse.

On se gardera bien de déflorer les gags du spectacle (composée pour la saison du carnaval, Agrippina est depuis l’origine une pièce qui fait coexister le grand drame historique et toute une série d’allusions un peu lestes dans un mélange des genres typiquement vénitien), mais on retiendra surtout l’image sur laquelle se conclut le show : finalement proclamé Empereur grâce aux intrigues nouées par sa mère, le jeune Néron est saisi d’une bouffée d’hubris et éclate d’un rire sardanapalesque qui glace le sang. L’image se fige sur la triomphe de l’opportunisme et de l’ambition, comme le cliffhanger d’un épidode de soap opera, avant que la lumière ne se rallume sur un ultime tableau. Tombés sous les coups de la garde prétorienne, Claude, Agrippine et Poppée ont roulé à terre aux pieds de Néron. L’image de ces cadavres sacrifiés à la folie politique d’un homme glace le sang et imprime durablement la rétine du spectateur après le tomber du rideau.

Abondance de belles voix ne nuit pas

En l’absence d’une formation baroque pour assurer la partie musicale du spectacle, on pouvait craindre que l’Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen ne produise un son trop classique pour porter témoignage au grand style haendélien. Les premiers accords de l’ouverture impressionnent pourtant favorablement par le tranchant des attaques et l’astringence des cordes qui confèrent aux instrumentistes rouennais une identité sonore agréablement baroqueuse. Le démiurge de ce miracle est évidemment David Bates qui s’empare de la partition d’Agrippina à bras le corps et qui la dirige avec une urgence qui donne au spectacle tout son allant. Attentifs aux amples respirations que le Maestro insuffle dans le tissu musical, les pupitres sont tous affutés et cisèlent la musique de Haendel aussi bien que l’auraient fait des spécialistes du répertoire du XVIIIe siècle. Le continuo notamment est absolument somptueux et accompagne les longues séquences de récitatifs avec une plasticité surprenante pour un orchestre plus habitué à interpréter – comme l’année dernière – Verdi et Wagner.

Le pedigree d’Anna Bonitatibus en faisait sur le papier une interprète idéale du rôle d’Agrippine mais, légèrement souffrante, elle a souhaité faire une annonce avant le début de la représentation. Même diminuée – la projection est limitée et la virtuosité des coloratures est considérablement empêchée – la mezzo italienne réussit néanmoins à incarner avec un feu étonnant son personnage de mère ambitieuse et fusionnelle. Puisant dans son tempérament de tragédienne des ressources inouïes et s’appuyant en confiance sur le travail effectué avec Robert Carsen, elle donne à Agrippine une silhouette élégante et autoritaire à la fois. Si l’espièglerie de « Ogni vento » trahit la fatigue de l’artiste, elle réussit à trouver l’émotion nécessaire pour livrer de « Se vuoi pace » une interprétation à fleur d’émotion, subtile et délicate.

Eleonora Bellocci prête à Poppée son timbre rond et une voix aux harmoniques texturées mais on peine néanmoins à la trouver convaincante dans une conception du rôle qui appuie surtout sur la superficialité du personnage. Dans « Vaghe perle » par exemple, il est difficile de savoir si la minauderie des vocalises tient d’abord à la nature de la voix de l’interprète ou s’il s’agit de la mise en œuvre de conseils d’interprétation suggérés par Carsen. Le grand décor de penthouse encombré de bouquets de fleurs convient à la soprano italienne qui y évolue avec aisance : à défaut d’être musicalement idéale, sa Poppée est un personnage de théâtre parfaitement campé.

Les rôles de Néron, Othon et Narcisse sont tous les trois confiés à des voix de contreténors qui, à l’applaudimètre du rideau final, sont les plus saluées. Unique rescapé de la distribution viennoise de 2016, Jake Arditti retrouve le personnage de Néron et démontre ce soir encore qu’il y a trouvé son rôle-signature. Scéniquement, il est tantôt un adolescent tête-à-claques qui préfère le football aux affaires de l’Empire, tantôt un séducteur de piscine dont les abdominaux huilés font tourner toutes les têtes. Mais c’est d’abord vocalement que ce Néron est une évidence absolue : doté d’aigus insolents et d’une élégante capacitée à varier les appogiatures, Jake Arditti confirme qu’il est actuellement l’un des meilleurs contreténors haendéliens.

Plus suave et plus sagement conduite, la voix de Paul-Antoine Bénos-Djian va comme un gant au personnage intègre d’Othon dont il livre une interprétation fouillée, psychologiquement très aboutie. « Lusinghiera mia speranza » démontre une extrême sensibilité d’interprétation et transcende un timbre de velours – le plus beau peut-être du plateau de cette Agrippina.

Dans le rôle de Narcisse, Paul Figuier confirme tout le bien que nous avait inspiré son Rinaldo au festival de Saint-Céré l’été dernier : bien que le personnage soit psychologiquement assez pauvre à interpréter, le jeune contreténor français sait y faire valoir un timbre chatoyant mais solide, radicalement différent par ses moirures de ceux de ses partenaires qui évoluent pourtant dans la même tessiture.

On aurait souhaité apprécier davantage Matthew Brook qui sait pourtant composer scéniquement un Claude proche de l’idéal, vulgaire et glaçant à la fois. Au-delà de la performance d’acteur, on reste assez déçu par une interprétation musicale assez fruste et dépourvue des graves indispensables à ce personnage de tyran libidineux.

Dans un rôle moins exposé, Michael Mofidian convainc bien davantage et prête à Pallas son timbre profond, d’une belle couleur sombre. La performance mérite d’autant plus d’être soulignée que Robert Carsen prend un malin plaisir à le faire presque systématiquement chanter en sous-vêtement, ce qui peut se justifier dramatiquement mais qui place néanmoins l’artiste dans une situation d’inconfort dont le baryton-basse se tire crânement.

Last but not least, Nicolas Brooymans est un Lesbus de grand luxe dont on regrette, au regard de son engagement dramatique sans faille et de la somptuosité de son timbre de basse, qu’il n’ait aucun air à interpréter ! Son personnage de confident de l’Empereur, tiré en direction de la veine comique, habite chaque scène dans laquelle il apparait et brûle les planches au point de regretter que Loïc Lachenal – Directeur général de l’opéra de Rouen – ne l’ait pas distribué en Claude.

Au terme de plus de trois heures de spectacle, la longue ovation que le public rouennais réserve à l’ensemble des artistes témoigne indiscutablement du goût des spectateurs pour des projets musicalement ambitieux à condition qu’ils s’appuient sur un travail scénique lisible et cohérent. Présent à Rouen pour régler lui-même la reprise de son travail viennois, Robert Carsen n’imaginait probablement pas que son Agrippina aurait si longue et si belle vie en passant des rives du Danube à celles de la Seine !

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Les artistes

Agrippine : Anna Bonitatibus
Néron : Jake Arditti
Poppée : Eleonora Bellocci
Claude : Matthew Brook
Othon : Paul-Antoine Bénos-Djian
Narcisse : Paul Figuier
Pallas : Michael Mofidian
Lesbus : Nicolas Brooymans
Figurants : Hugo Bindel, Stan Briche, Romain Collard, Luna Cornet, Nicolas Gaspar, Léa Keiflin, Régis Kiefer, Noémie Marie, Mathieu Montbroussous, Louise Nappez, Victor Ovigne, Andrés Pacheco, Sébastien Raymond, Camille Saint-Martin, Romain Tamisier, Camille Thibaud, Pierre Tousis, Lou Valentini

Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen, dir. David Bates
Chef assistant : Leo Duarte
Cheffe de chant, clavecin : Mariangiola Martello
Mise en scène : Robert Carsen
Metteur en scène associé : Christophe Gayral
Scénographie, costumes : Gideon Davey
Lumières : Robert Carsen, Peter van Praet
Vidéo : Ian Galloway
Reprise de la vidéo : Jachym Bouzek
Régisseurs de production : Silouane Köhler, Marina Niggli, Linda Patel

Le programme

Agrippina

Opera en trois actes de Georg Friedrich Haendel, livret du cardinal Vincenzo Grimani, créé au Teatro San Giovanni Grisostomo de Venise en 1709.
Opéra Orchestre Normandie Rouen, représentation du vendredi 12 juin 2026

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Jake ArdittiEleonora BellocciMatthew BrookPaul FiguierRobert CarsenAnna BonitatibusPaul-Antoine Bénos-DjianDavid Bates
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Nicolas Le Clerre

C’est un Barbier de Séville donné à l’Opéra National de Lorraine qui décida de la passion de Nicolas Le Clerre pour l’art lyrique, alors qu’il était élève en khâgne à Nancy. Son goût du beau chant le conduisit depuis à fréquenter les maisons d'Opéra en Région et à Paris, le San Carlo de Naples, la Semperoper de Dresde ou encore le Metropolitan Opera de New-York. Collectionneur compulsif de disques, admirateur idolâtre de l’art de Maria Callas, Nicolas Le Clerre est par ailleurs professeur d’Histoire-Géographie, Président de la Société philomathique de Verdun, membre de l'Académie nationale de Metz et Conservateur des Antiquités et Objets d'Art de la Meuse.

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