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Bruxelles : LA CHEVALIER À LA ROSE – Le temps s’en va, le temps s’en va madame…

par Stéphane Lelièvre 20 novembre 2022
par Stéphane Lelièvre 20 novembre 2022
© Baus
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C’est une salle debout qui salue les artistes pour cette dernière du Chevalier à la rose à Bruxelles : un spectacle visuellement et musicalement superbe !

Crédit photos : © Baus

À BUXELLES, UN CHEVALIER À LA ROSE ÉBLOUISSANT... COMME LA NEIGE !

Une lecture scénique où tout est simple, éclairant… et beau !

Nous étions impatients de découvrir la vision du Rosenkavalier proposée par Damiano Michieletto, cette production, créée à Vilnius en septembre 2020, ayant été particulièrement appréciée par le public et la critique. De fait, le spectacle est fidèle à sa réputation : c’est un excellent Michieletto qui nous est donné à voir – peut-être même l’une des meilleures productions de l’artiste italien, la mise en scène éclairant l’œuvre de façon intelligente et sensible, prolongeant son réseau de significations sans jamais la brutaliser ni la dénaturer, et, fait devenu suffisamment rare pour être souligné, offrant au spectateur des tableaux d’une grande beauté – grâce notamment au travail remarquable des complices habituels de Michieletto : Paolo Fantin aux décors, Agostino Cavalca aux costumes, Alessandro Carletti aux lumières. La lecture de Michieletto prend appui sur une symbolique très simple, mais aussi sur une scénographie aussi originale que pertinente.

La symbolique tout d’abord : le blanc, très présent (dans les habits des personnages, les draps, mais aussi la neige, les personnages semblant évoluer dans une de ces  « boules à neige » dont raffolent les enfants ou les amateurs d’objets kitsch) évoque le caractère immaculé des relations sentimentales saisies à leur naissance : splendide apparition du chevalier venu faire sa déclaration à Sophie à l’acte II, 

la scène étant envahie de ballons blancs auxquels répondront, à l’acte III, les sinistres corbeaux noirs dont les apparitions terrorisent Ochs.

 À la fin de l’acte I, la Maréchale tente désespérément de saisir des flocons de neige qui se mettent lentement à tomber, et de les retenir enfermés dans un flacon. En vain : la pureté, l’innocence, la fraîcheur du premier amour lui échappent définitivement, et c’est à Sophie et Octavian que sera réservée la blancheur immaculée des neiges lors du tableau final, pour le sublime « Spür’nur dich / Ist ein Traum » qui clôt l’œuvre.

Quant aux décors, ils donnent à voir deux, voire trois espaces scéniques différents, comme emboîtés les uns dans les autres, et qui permettent soit de rendre visibles les pensées de la Maréchale, soit de multiplier les strates temporelles, rappelant l’enfance de la Maréchale, les premières années qu’elle passa auprès de son mari, ou offrant encore de poignantes plongées dans le futur, avec une Marie-Thérèse vieillie, assise dans un fauteuil roulant poussé par le Maréchal… Cette superposition des époques et des actions non seulement ne nuit pas à la lisibilité de l’intrigue : elle en rend au contraire les enjeux encore plus clairs, plus poétiques, plus poignants.

Saisissant, à cet égard, est le finale du premier acte : les deux Maréchale, celle d’autrefois, toute jeune, celle d’aujourd’hui, plus âgée, appellent leurs domestiques. Alors que les laquais apportent à la première son voile de mariée, promesse fallacieuse d’un bonheur espéré, les domestiques n’apportent à la seconde que la nouvelle du départ d’Octavian, qui ne peut revenir lui donner le baiser d’adieu attendu…

Un triomphe pour les interprètes musicaux

À la tête des forces de la Monnaie, Alain Altinoglu fait un véritable triomphe. Sa lecture est un modèle d’équilibre, de tendresse, de transparence, de lyrisme (nous n’avons pour notre part jamais ressenti cette impression de « sécheresse » évoquée par certains confrères), l’orchestre brillant aussi bien dans les pages purement orchestrales (superbe prélude de l’acte III !) que dans son rapport aux voix, amoureusement accompagnées sans jamais être couvertes. La distribution, excellente, achève de faire de ce spectacle un moment d’exception. L’on a connu barons Ochs plus assurés vocalement que celui de Martin Winkler, qui accuse parfois quelques limites dans l’aigu. Mais le personnage est superbement incarné, indélicat, fat, insupportable à souhait. La Maréchale de Julia Kleiter surprend un peu dans un premier temps, tant nous sommes habitués dans le rôle à des voix plus pleines, plus épaisses, plus rondes (Julia Kleiter chantait encore Sophie il n’y a guère…). Pourtant, la nature même de ce timbre permet de conférer au personnage une certaine jeunesse ; la qualité de la projection vocale permet par ailleurs à la chanteuse d’assumer pleinement les difficultés inhérentes au rôle ; enfin, l’excellence de la diction et la sensibilité du chant et du jeu scénique achèvent de convaincre et lui valent un très grand succès au rideau final. Si Julia Kleiter est une Maréchale relativement légère, Liv Redpath offre une Sophie d’une rare épaisseur vocale, sans que la fraîcheur du personnage ait jamais à en pâtir. Le timbre est superbe, les couleurs vocales variées, la ligne vocale constamment maîtrisée, l’émotion constante. Qui plus est, l’actrice se révèle attachante : une artiste que les théâtres français s’honoreraient d’inviter ! Enfin, Michèle Losier est un formidable Octavian, étonnamment crédible en jeune amoureux tendre, ardent et fougueux. La mezzo canadienne semble aujourd’hui en pleine possession de ses moyens, avec une voix pleine, ronde, chaleureuse, se mariant idéalement à celle de ses deux partenaires féminines au cours des duos et trios qui émaillent l’œuvre.

Une soirée qui clôture triomphalement cette série de représentations du Chevalier à la rose, dont on espère que la production sera réinvitée par d’autres théâtres, d’Europe et d’ailleurs !

Les artistes

Die Feldmarschallin Fürstin Werdenberg : Julia Kleiter
Der Baron Ochs auf Lerchenau : Martin Winkler
Octavian : Michèle Losier
Herr von Faninal : Dietrich Henschel
Sophie : Liv Redpath
Jungfer Marianne Leitmetzerin : Sabine Hogrefe
Valzacchi : Yves Saelens
Annina : Carole Wilson
Ein Polizeikommissar / Ein Notar : Alexander Vassiliev
Der Haushofmeister bei der Feldmarschallin / Der Haushofmeister bei Faninal : Maxime Melnik
Wirt : Denzil Delaere
Ein Sänger : Juan Francisco Gatell
Drei adelige Waisen : Annelies Kerstens, Marta Beretta, Marie Virot
Eine Modistin : Lisa Willems
Ein Tierhändler : Alain-Pierre Wingelinckx

Orchestre symphonique et chœurs de la Monnaie, dir. Alain Altinoglu
Académie des chœurs & Chœurs d’enfants et de jeunes de la Monnaie, s.l.d. de Benoît Giaux
Chef des chœurs : Christoph Heil
Mise en scène : Damiano Michieletto
Décors : Paolo Fantin
Costumes : Agostino Cavalca
Éclairages : Alessandro Carletti
Collaboratrice à la mise en scène : Eleonora Gravagnola
Dramaturgie : Elisa Zaninotto

Le programme

Der Rosenkavalier (Le Chevalier à la rose)

Opéra en trois actes de Richard Strauss, livret de Hugo von Hofmannsthal, créé à Dresde le 26 janvier 1911.
Bruxelles, Théâtre de la Monnaie, Représentation du vendredi 18 novembre 2022.

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Alain AltinogluJulia KleiterMartin WinklerLiv RedpathJulie BoulianneDamiano Michieletto
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Stéphane Lelièvre

Stéphane Lelièvre est maître de conférences en littérature comparée, responsable de l’équipe « Littérature et Musique » du Centre de Recherche en Littérature Comparée de la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université. Il a publié plusieurs ouvrages et articles dans des revues comparatistes ou musicologiques et collabore fréquemment avec divers opéras pour la rédaction de programmes de salle (Opéra national de Paris, Opéra-Comique, Opéra national du Rhin,...) Il est co-fondateur et rédacteur en chef de Première Loge.

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