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Hippolyte et Aricie à l’Opéra-Comique – L’enfer, c’est chez nous !

par Laurent Bury 15 novembre 2020
par Laurent Bury 15 novembre 2020

1 Hippolyte et Aricie Reinoud van Mechelen (Hippolyte), Elsa Benoit (Aricie), ch?ur Pygmalion

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Crédit photographies : © Stefan Brion / Opéra Comique

Production "miraculée" d'HIPPOLYTE ET ARICIE à l'Opéra Comique

Cette nouvelle production, pour laquelle il a enfin été décidé de rompre avec l’esthétique « robes à paniers et perruques poudrées », est emmenée par une distribution de très grande qualité.

Les choix de Raphaël Pichon

Production miraculée, Hippolyte et Aricie était livré aux spectateurs en direct de la Salle Favart ce samedi 14 novembre, à la fois sur Arte Concert et sur France Musique, où il sera possible pendant de nombreux mois encore de profiter de la captation audio et vidéo.

Fidèle à un choix qu’il défendait déjà il y a une dizaine d’années à Beaune et à Versailles, Raphaël Pichon opte pour la dernière version de l’œuvre, telle que Rameau la remania, la raccourcit surtout, pour se conformer à l’évolution du goût entre 1733 et 1757. On ne devra donc pas s’étonner de la suppression du prologue, dont le programme nous apprend qu’il devait être remplacé Salle Favart par un préambule parlé apparemment passé à la trappe (le teaser de l’Opéra Comique s’achevait sur « Accourez, habitants des bois », le chœur initial disparu en 1757…). Le dernier acte est curieusement rapetassé à partir de fragments pris ici et là. Et l’on retrouve bien sûr les caractéristiques qui étaient déjà celles de la direction du fondateur de l’ensemble Pygmalion, une certaine retenue qui, dans l’ouverture, évite ces aspérités que d’autres chefs accentuent, au profit d’une noblesse presque déjà pré-classique. On retrouvera aussi cette extrême lenteur de la première intervention des Parques, étirée au maximum. Mais ce qui surprend, et qui tient peut-être au passage à la scène, après les versions de concert, c’est l’expressionnisme exigé des chanteurs : cris et rugissements sont désormais autorisés, surtout pour Phèdre et Thésée, on y reviendra.

 

« Tu sors de l’infernal empire pour trouver les Enfers chez toi »...

Pour cette version scénique d’une œuvre qui a connu trois productions à l’Opéra Paris entre 1985 et 2012, il a enfin été décidé de rompre avec l’esthétique « robes à paniers et perruques poudrées », en faisant appel à Jeanne Candel, remarquée pour son Crocodile trompeur d’après Didon et Enée, aux Bouffes du Nord en 2013. Le début du premier acte montre d’emblée qu’on est loin du look néo-Versailles, avec ces adorateurs de Diane en combinaison blanche et bottes en caoutchouc, la prêtresse munie d’un fusil se livrant non à la chasse mais plutôt à la « peinture à la carabine » chère à Niki de Saint-Phalle. Pourtant, quand apparaissent Phèdre et Oenone, c’est un tout autre univers que l’on découvre, avec ces bijoux venus du Maghreb, et ces costumes d’inspiration vaguement orientale, un peu ridicules malgré la somptuosité des matières (engoncé dans sa collerette, Hippolyte est le moins gâté sur ce plan). Quand se lève le rideau sur lequel chasseurs et chasseresses ont pratiqué l’action painting, commence l’acte des enfers : un troisième monde apparaît, avec ce décor d’escaliers en béton et de parapets métalliques, monde inhumain dans lequel évoluent une bureaucratie en costume-cravate, et où Pluton tyrannise les techniciennes de surface. Hélas, Jeanne Candel n’a que trop fidèlement lu la phrase de Pluton à Thésée, « Tu sors de l’infernal empire pour trouver les Enfers chez toi », car cette laideur post-industrielle va perdurer jusqu’à la fin du spectacle, puisque le palais de Thésée est aussi celui de Pluton, avec chaises en plastique orange du plus bel effet. Pour le quatrième acte, avec ses chasseurs et son bord de mer, cinq arbres artificiels tenus par des accessoiristes et un vieux rideau de nuages ; la forêt du dernier acte est une morgue, idée déjà exploitée dans la production donnée à Glyndebourne en 2013.

 

Une très belle distribution

Aucun danseur n’ayant été embauché pour cette production, il revient au chœur d’animer les ballets, notamment par des jeux de plage lors de la scène des marins fêtant le retour de Thésée, ce qui occasionne toutes sortes d’allègres interjections qui en viendraient presque à couvrir la musique. On l’a dit, les solistes sont eux aussi incités à agrémenter leur partition d’ahanements expressifs. Familier de Thésée depuis les représentations toulousaines en 2009, Stéphane Degout retrouve le rôle alors que sa voix et son répertoire ont évolué, ce qui lui permet de donner à son personnage plus de gravité, l’aigu conservant néanmoins sa clarté. Phèdre offre à Sylvie Brunet-Grupposo une occasion magistrale de montrer de quoi elle est capable dans un type de musique qu’elle ne fréquente plus guère, elle qui avait pourtant été Armide (de Lully) sur la scène du Théâtre des Champs-Elysées en 1992. Cette superbe artiste possède toutes les qualités requises pour donner sa majesté à un personnage que l’on n’avait plus vu ainsi incarné depuis Jessye Norman à Aix ou Lorraine Hunt à Paris. Reinoud van Mechelen confirme une fois de plus sa maîtrise des rôles hautes-contre à la française, avec une diction désormais sans reproche, et il réussit l’exploit de conférer à Hippolyte une densité inhabituelle. Peut-être y est-il un peu aidé par une Aricie elle aussi bien plus solide que de coutume, Elsa Benoît qui avait ébloui le public dans La Dame blanche : on espère qu’elle trouvera de plus en plus à l’avenir le moyen de se partager entre son port d’attache munichois et les salles parisiennes.

Autour des quatre rôles principaux s’affairent bien d’autres chanteurs remarquables, dont on ne citera ici que quelques-uns. Peut-être Nahuel di Pierro, initialement annoncé, aurait-il conféré un plus grand relief à Pluton, mais Arnaud Richard tire son épingle du jeu. Eugénie Lefebvre, qui paraît un peu à court de graves dans la première intervention de Diane, acquiert ensuite plus d’aisance. Mais surtout, et l’on ose à peine parler de rôle secondaire même s’il ne s’agit que de mettre bout à bout des airs isolés – mais quels airs ! – , Léa Desandre triomphe une fois de plus, en chasseresse redoutable, en sirène de carnaval ou, étrangement, en jeune femme d’aujourd’hui qui arrive avec son vélo sur le plateau pour offrir, en fin de spectacle, un « Rossignol amoureux » qui, pour être en général confié à des voix plus légères, n’en est ici que plus poignant.

Les artistes

Hippolyte   Reinoud van Mechelen
Aricie   Elsa Benoit
Phèdre   Sylvie Brunet-Grupposo
Thésée   Stéphane Degout
OEnone   Séraphine Cotrez
Neptune/Pluton   Arnaud Richard
Diane   Eugénie Lefebvre
Prêtresse de Diane, Chasseresse, Matelote, Bergère   Lea Desandre
Tisiphone   Edwin Fardini

Choeur et orchestre Pygmalion, dir.  Raphaël Pichon

Mise en scène   Jeanne Candel

Le programme

Hippolyte et Aricie

Tragédie lyrique en cinq actes de Rameau,  livret de l’abbé Pellegrin. Troisième version créée à l’Académie royale de musique (Opéra) le 25 février 1757.

Opéra Comique, samedi 14 novembre 2020

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rameauRaphaël PichonJeanne CandelReinoud van MechelenSylvie Brunet-GrupposoElsa BenoîtOpéra comiqueStéphane Degout
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Laurent Bury

Une fois hors d'un charnier natal assez septentrional, Laurent Bury a longtemps habité sous les vastes portiques du 123, rue Saint-Jacques, du 45, rue d'Ulm et du 1, rue Victor Cousin (et même ensuite du 86, rue Pasteur, 60007). Longtemps, il s'est couché de bonne heure aussitôt après les spectacles que, de 2011 à 2020, il allait voir pour un autre site opératique. Papillon inconstant, farfallone amoroso, il vole désormais entre divers sites, et a même parfois l'honneur de prêter sa plume aux volumes de L'Avant-Scène Opéra.

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