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Les festivals de l’été – une Flûte enchanteresse à Beaune

par Stéphane Lelièvre 24 juillet 2021
par Stéphane Lelièvre 24 juillet 2021

©Gabriel Balaguera

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Crédit photos : © Gabriel Balaguera

La Flûte enchantée triomphe au Festival de Beaune grâce à une direction enflammée et une distribution en tout point magnifique.

Un triomphe pour Jérémie Rhorer et le Cercle de l’Harmonie

© Caroline Doutre

La très belle réussite de cette Flûte enchantée, on la doit avant tout sans aucun doute à Jérémie Rhorer, dont on peine à croire qu’il la dirige pour la première fois (sauf erreur de notre part) tant sa lecture nous a paru aboutie. À la tête d’un Cercle de l’Harmonie en grande forme, il respecte magnifiquement les différentes composantes du singspiel : la solennité (jamais grandiloquente ni pompeuse, encore moins pesante…) ; la poésie (avec une scène des épreuves finement ciselée) ; l’humour… 

Surtout il confère à l’ouvrage, dès les premières mesures de l’ouverture, une forme d’urgence dramatique qui ne lâchera plus le spectateur jusqu’au grandiose finale du second acte. Un tour de force pour une œuvre qui, au-delà de ses splendeurs musicales, demeure quelque peu statique sur le plan dramatique et risque, lorsqu’elle est donnée en version de concert, de se changer en oratorio… Le public ne s’y trompe pas, qui réserve une magnifique ovation au chef et aux musiciens (ainsi qu’aux choristes, aussi à l’aise dans le registre éclatant des deux finales que dans les répliques pleines de mystère proférées dans le temple de Sarastro : « Bald, Jüngling, oder nie ! – Pamina lebet noch ! »).

En raison des intempéries, le concert a eu lieu non dans la cour des Hospices mais dans la Basilique Notre-Dame (il est d’ailleurs amusant d’entendre le récit d’une initiation maçonnique dans un bâtiment emblématique du catholicisme, qui s’opposa toujours frontalement à la franc-maçonnerie, particulièrement au XVIIIe siècle !) : la réverbération propre à ce genre d’édifice nous a sans doute empêchés d’apprécier pleinement la précision du jeu des instrumentistes et le coloris de certains instruments (d’époque, comme il se doit) : espérons que le même chef et le même orchestre puissent bientôt proposer de nouveau leur lecture du chef-d’œuvre mozartien dans une salle de concert.

Une excellente distribution jusque dans les seconds rôles

La distribution réunie pour ce concert s’est révélée d’une homogénéité remarquable et, pour tout dire, excellente, jusque dans les plus petits rôles, avec par exemple de très bons hommes d’armes – le timbre clair de Kenny Ferreira se fait particulièrement remarquer lors de leurs interventions – et prêtres (Samuel Namotte et Pierre Derhet). Regrettons seulement que le manque d’espace n’ait pas permis aux trois « enfants » (Camille Hubert, Wei-Lian Huang et Julie Vercauteren) d’être placés à l’avant-scène avec les autres solistes : leurs interventions ont parfois été un peu noyées par l’orchestre.

Guilhem Worms est un Orateur de luxe, son timbre sombre conférant toute l’autorité et la majesté requises par le personnage. Le trio de Dames est remarquable : la voix fraîche et pure de Gwendoline Blondeel (qui semble avoir gagné en assurance depuis que nous l’avons entendue lors de la session d’enregistrement de La Senna festeggiante de Vivaldi à Versailles) se marie idéalement à la ligne de chant soignée d’Elena Galitskaya (qui incarne également une espiègle Papagena) et aux couleurs si personnelles du beau timbre grave de Mélodie Ruvio.

Riccardo Novaro s’amuse beaucoup en Papageno – et amuse le public –, mais sans jamais sacrifier la qualité du chant, délivrant notamment un « Nun wohlan » fort émouvant, dépourvu (à juste titre nous semble-t-il) du second degré dont certains chanteurs ou metteurs  en scène le parent parfois.

Luigi De Donato

Le timbre clair de Maxime Melnik, dont nous avons à plusieurs reprises apprécié les interventions dans diverses productions de l’Opéra de Liège, lui permet de dessiner un Monostatos fourbe et agaçant à souhait, contrastant de façon plaisante (dans la stature et dans la voix) avec le personnage incarné par Luigi De Donato, qui évolue dans la tessiture abyssale de Sarastro comme un poisson dans l’eau : le timbre soyeux de la basse italienne épouse les phrases amples et majestueuses du personnage avec un legato parfait, et atteint les notes les plus graves de la tessiture avec une aisance confondante. 

Mais le plus remarquable est sans doute l’humanisme tranquille et rayonnant qui émane de son chant, parfaitement adapté à ce personnage incarnant les plus hautes vertus morales. Son double inversé (la Reine de la Nuit) devait être incarné par Sarah Traubel : c’est finalement Christina Poulitsi que nous aurons entendu dans le rôle impossible de la Reine de la Nuit. Entre les sopranos légers (Natalie Dessay, Sumi Jo ou Sabine Devielhe) et les furies de type Edda Moser (qui n’existent plus guère aujourd’hui…), la soprano grecque propose une voix/voie intermédiaire : le médium chaud et sonore (qui ne laisse en rien présager de l’aisance dont la chanteuse fera preuve dans l’aigu) lui permet de mettre en valeur la souffrance (feinte ou réelle) de la mère dépossédée de son enfant. La soprano, qui arrive sur scène un rien tendue avant son premier air (on le serait à moins !), délivre les vocalises de « So sei sie dann » avec une grande précision mais presque à mi-voix… En revanche, ayant gagné en assurance au fil de la représentation, sa « Hölle Rache » est lancée avec énergie et lui vaut de beaux applaudissements !

Mari Eriksmoen © D.R.
Matthew Newlin © D.R.

Reste le couple de jeunes premiers, princier à bien des égards : le « Zu Hilfe » de Tamino cueille Matthew Newlin à froid, avec un médium et des graves peu sonores. Mais la voix se chauffe très vite, et dès l’air du portrait, détaillé avec une grande poésie, le ténor retrouve tous ses moyens : son Tamino, au total, équilibre parfaitement virilité, tendresse et poésie. La Pamina de Mari Eriksmoen n’est pas en reste. Le profil vocal de la soprano norvégienne nous semble parfaitement convenir au rôle : le timbre, léger mais velouté, est capable de tout le lyrisme nécessaire aux envolées vocales de « Die Wahrheit ! » ou « Ich muß ihn sehen ! ». La chanteuse fait preuve par ailleurs d’une très belle sensibilité, culminant dans un « Ach ! ich fühl’s… » en tout point splendide…

Une Flûte enchanteresse, qui mériterait de faire l’objet d’un enregistrement !

Les artistes

Tamino    Matthew Newlin
Papageno   Riccardo Novaro
Sarastro   Luigi De Donato
Monostatos   Maxime Melnik
L’Orateur   Guilhem Worms
Premier prêtre   Samuel Namotte
Second prêtre   Pierre Derhet
Hommes d’armes   Kenny Ferreira, Philippe Favette
Trois enfants   Camille Hubert, Wei-Lian Huang, Julie Vercauteren
Pamina   Mari Eriksmoen
La Reine de la Nuit   Christina Poulitsi
Papagena   Elena Galitskaya
Les trois Dames   Gwendoline Blondeel, Elena Galitskaya, Mélodie Ruvio

Chœur de Namur, orchestre La Cercle de l’Harmonie, dir. Jérémie Rhorer

 

Le programme

Die Zauberflöte (La Flûte enchantée)

Singspiel en deux actes de W. A. Mozart, livret d’Emanuel Schikaneder, créé le 30 septembre 1791 à Vienne.

Beaune, basilique Notre-Dame, représentation du 23 juillet 2021.

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Stéphane Lelièvre

Stéphane Lelièvre est maître de conférences en littérature comparée, responsable de l’équipe « Littérature et Musique » du Centre de Recherche en Littérature Comparée de la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université. Il a publié plusieurs ouvrages et articles dans des revues comparatistes ou musicologiques et collabore fréquemment avec divers opéras pour la rédaction de programmes de salle (Opéra national de Paris, Opéra-Comique, Opéra national du Rhin,...) Il est co-fondateur et rédacteur en chef de Première Loge.

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