Die Zauberflöte, Opéra de Lille, jeudi 14 mai 2026
En 2012, Barrie Kosky et Suzanne Andrade de la compagnie 1927, imaginaient La Flûte enchantée de Mozart dans l’esprit du cinéma muet berlinois des années 1910-1920. Depuis sa création, cette production n’a cessé de séduire par son inventivité et son caractère ludique. Le spectacle arrive enfin à l’Opéra de Lille, où il est présenté jusqu’au 26 mai.
Images animées, musique de film
Un grand dragon animé tout droit sorti d’un livre de contes illustré, de gros cœurs battant à chaque « tilt » entre Tamino et Pamina puis entre Papageno et Papagena, une chaîne faisant rôtir un poulet, des fleurs s’ouvrant sur les murs, des paysages tour à tour inquiétants ou enchanteurs, des arbres menaçants, des bêtes sauvages et des oiseaux chanteurs… Le spectateur est très vite happé par ces animations sans cesse renouvelées. Chaque scène, aux graphismes volontairement légèrement désuets, est traversée de personnages dessinés récurrents : éléphants volants, papillons séducteurs, clochettes glamour ou bouches aux lèvres rouge vif. En noir et blanc, en sépia ou éclatantes de couleurs, toutes ces créatures réjouissent le regard.
Le caractère de conte s’en trouve décuplé, notamment par des sentiments exprimés de manière directe, parfois naïve, comme peuvent le faire les enfants. Mais il s’agit d’un conte sans parole, inspiré du cinéma muet des années 1920, au prix de la suppression complète des dialogues. À leur place, des textes projetés apparaissent à l’écran, chacun composé dans une typographie élégante propre aux personnages. Quelques bulles de bande dessinée viennent encore accentuer la dimension populaire et accessible du spectacle.
De Monostatos-Nosferatu à la Reine de la Nuit transformée en araignée digne de Louise Bourgeois, les protagonistes s’intègrent parfaitement à l’image, dans une mécanique réglée au millimètre. Les lumières de Diego Leetz participent largement à cette imagerie féérique. Ainsi, la partition de Mozart devient en quelque sorte une « musique de film », transformant profondément le caractère de Singspiel qui constitue pourtant l’essence même de l’ouvrage.
Certains y verront un avantage : l’effort de suivre des surtitres défilant à toute vitesse disparaît, et l’on ne perd plus le fil de l’action. Il est toutefois permis de regretter la disparition de certains dialogues particulièrement attendus, comme celui entre Papagena déguisée en vieille femme et Papageno en quête de sa « petite femme ». Autre frustration : Tamino ne joue plus réellement des clochettes magiques, ni Papageno de sa flûte enchantée. Ici, l’animation se charge de tout.
Une distribution investie
La distribution se révèle équilibrée, chaque artiste construisant son personnage avec soin. Le baryton chinois Mingjie Lei campe un Tamino admirable, franchissant les épreuves imposées par Sarastro avec assurance. Il forme un beau couple vocal avec Natasha Te Rupe Wilson, une Pamina stylée comme les images ingénieusement animées de Paul Barritt. Face à eux, Jarrett Ott livre un Papageno d’une vérité saisissante. Chez lui, chaque geste et chaque expression semblent naturels, jusque dans cette paresse amusée qui caractérise le personnage. La virtuosité et la précision de Regina Koncz s’imposent sans difficulté dans le rôle de la Reine de la Nuit, même si sa voix gracieuse et agréable impressionne davantage qu’elle n’effraie réellement. La basse profonde d’Adrien Mathonat résonne d’abord depuis la loge du roi, produisant un véritable effet d’oracle venu du ciel, avant d’incarner Sarastro, maître du temple. Elmar Gilbertsson met quant à lui en valeur son timbre clair et léger pour donner relief à Monostatos, ici représenté sous les traits de Nosferatu, éternel serviteur à la fois inquiétant et attachant.
Vêtues des costumes nostalgiques Belle Époque imaginés par Esther Bialas, les trois dames — Julie Goussot, Polly Leech et Alexandra Urquiola — se montrent délicieusement autoritaires sans renoncer à la fantaisie de commères espiègles. Les chanteurs du Trinity Boys Choir remplissent avec efficacité les rôles des Trois Garçons, guides de Tamino, Papageno et Pamina. En brèves apparitions, Lucas Pauchet et Alexandre Baldo assument les deux hommes d’armes, tandis que Judith Fa signe une prise de rôle convaincante en Papagena.
Une direction musicale en progression au fil de la soirée
À seulement 25 ans, le chef italien Riccardo Bisatti dirige l’ouvrage avec assurance, même si certains passages souffrent de tempos assez retenus et d’une densité inattendue. L’ouverture, notamment, laisse d’abord une légère impression de lourdeur. Mais cette réserve s’estompe progressivement : l’élan gagne peu à peu l’orchestre jusqu’à une apothéose finale particulièrement réjouissante. Sous sa direction, l’Orchestre National de Lille, quelque peu hésitant au début de la représentation, prend lui aussi confiance au fil de la soirée.
Quinze ans après sa création, cette mise en scène conserve ainsi intacte sa fraîcheur et son pouvoir de divertissement.
- Si vous souhaitez publier un commentaire (dans l’encadré ci-dessous, en bas de page), merci de prendre connaissance auparavant de la « Charte des commentaires » ! / If you wish to post a comment (in the box below, at the bottom of the page), please read the “Comment Policy” first!
Tamino : Mingjie Lei
Pamina : Natasha Te Rupe Wilson
Papageno : Jarrett Ott
La Reine de la Nuit : Regina Koncz
Sarastro, L’Orateur : Adrien Mathonat
Monostatos : Elmar Gilbertsson
Papagena : Judith Fa
Première Dame : Julie Goussot
Deuxième Dame : Polly Leech
Troisième Dame : Alexandra Urquiola
Premier homme d’armes : Lucas Pauchet
Deuxième homme d’armes : Alexandre Baldo
Premier garçon : Michael Mulroy*
Deuxième garçon : Alex Bradburn*
Troisième garçon : Elliot Bergs*
(* Trinity Boys Choir direction Nicholas Mulroy)
Thomas Baelde, Élise Daubié, Ludwig Taras : figurants
Pianoforte : Galina Ermakova
Orchestre National de Lille, Choeur de l’Opéra de Lille (cheffe de chœur :Virginie Déjos), dir. Riccardo Bisatti
Mise en scène : Suzanne Andrade, Barrie Kosky (reprise par Tobias Ribitzki)
Paul Barritt animation 1927 (S. Andrade, P. Barritt)
Costumes : Esther Bialas
Lumières : Diego Leetz
Dramaturgie : Ulrich Lenz
Die Zauberflöte
Singspiel en deux actes de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), livret d’Emanuel Schikaneder, créé en 1791 à Vienne.
Production du Komische Oper Berlin.
Opéra de Lyon, représentation du jeudi 14 mai 2026.

