Dans le cadre du concert de Pâques, l’Opéra de Metz proposait, dans la Cathédrale Saint-Étienne, un programme très original, avec une œuvre encore largement méconnue de César Franck (1822-1890), Les Béatitudes. Ce n’était pas sa première tentative d’écrire un oratorio grandiose : 1872 avait vu la naissance de son premier oratorio important, Rédemption, titré également « poème-symphonie avec récitant ». Ce professeur au Conservatoire, dont l’influence fut prépondérante notamment dans le domaine de l’orgue, fut justement organiste de Sainte-Clotilde à Paris. Fervent catholique, Franck considérait Les Béatitudes comme son œuvre majeure ; il renouvelait là, de manière originale le genre de l’oratorio.
Composé sur un texte de Joséphine Colomb, d’après l’Évangile, cet oratorio imposa dix ans de travail au compositeur, qui n’entendit jamais la version finale avec orchestre, créée après sa mort, à Dijon, en 1891, et peu reprise depuis.
Passons rapidement sur une petite déception vite évaporée. En consultant le programme papier, puis en constatant la présence de deux pianos, on découvrait que serait jouée ce soir-là, la version réduite initiale du 20 février 1879, créée au domicile même de César Franck. « Déception » quand on se souvient de ce que Franck pouvait obtenir d’un orchestre (Symphonie en ré mineur, Le Chasseur maudit, les Variations symphoniques avec piano, Les Eolides, Les Djinns...). Mais ce vendredi 10 avril, la prestation artistique fut telle que le désappointement initial disparut très vite, pour faire place à l’enthousiasme, face à la qualité de l’interprétation et l’engagement de tous les artistes requis.
À l’introduction de sa première intervention, François Almuzara inquiéta un instant, semblant lutter contre un enrouement sournois ; heureusement, le ténor se reprit très vite, assumant avec vaillance le seul solo ne personnifiant aucun personnage, avec un engagement et une humanité qui emportaient l’adhésion. Nathanaël Kahn, familier de la Petite Messe Solennelle de Rossini, du Messie de Händel et de la Passion selon Saint Mathieu de Bach, nous présentait un Christ digne et rassurant à la fois, sans pathos inutile mais avec une présence à la force indéniable. Spécialiste autant du chant baroque sous la direction de Jean-Claude Malgoire que de la musique contemporaine et ses créations, Aline Roediger Metzinger prêtait à l’Ange du Pardon son beau timbre de mezzo chaud et vibrant. Thomas Roediger, superbe basse, conférait à Satan des accents humains qui n’en camouflaient pas moins les méandres retors du personnage. Aline Le Fourkié-Maalouf apportait à sa Mater Dolorosa des accents intenses, grâce à une voix charnue où l’émotion est reine, chargée de nuances. L’Ange de la Mort bénéficiait de la voix de Bohdan Potebnia, baryton ukrainien impressionnant par sa couleur, son expressivité et son lyrisme.
Magnifique travail des chœurs, tous pupitres confondus, démontrant une cohésion exceptionnelle et un sens de l’expression capital pour une œuvre de cette envergure. Compliments aux chefs de chœurs, Nathalie Marmeuse et Christophe Bergossi !
Nos éloges seront particulièrement fournis envers Bertille Monsellier et Sergey Volyuzhskiy, sur qui reposait la tâche ingrate autant que délicate de faire oublier la partition d’orchestre. Leurs pianos fournirent ce soir-là un écrin magnifiquement éloquent et porteur pour entraîner les voix, tant chorales que solistes. Travail autant de défricheurs (pour les arrangements) que d’accompagnateurs participant à l’action avec élégance et discrétion, mais avec une présence de très haute tenue.
De larges et très mérités compliments à Nathalie Marmeuse, dont la direction racée et très stylée demeure sensible à la moindre respiration, tant de ses solistes que des choristes.
Au final, même sans orchestre, quelle superbe résurrection musicale que ces Béatitudes-là ! L’œuvre est si rarement donnée en concert et si peu enregistrée qu’il est sans doute utile d’indiquer une version discographique de haut niveau, demeurant encore disponible : chez Erato, dans un superbe enregistrement de 1985, on peut donc trouver Les Béatitudes de Franck, dans la version orchestrale, avec : Louise Lebrun (soprano), Jane Berbié (mezzo-soprano), Nathalie Stutzmann (alto), David Rendall et Peter Jeffes (ténors), Marcel Vanaud (baryton), François Loup et Daniel Ottevaere (basses), les Chœurs de Radio-France et le Nouvel Orchestre Philharmonique, dirigés par Armin Jordan (coffret 2 cd).
Enfin, les œuvres vocales de César Franck étant fort peu interprétées et enregistrées, contrairement à sa musique de chambre ou d’orchestre, les plus curieux auront peut-être envie de découvrir les deux opéras que nous propose le disque : Stradella, opéra en 3 actes de 1842 (Paolo Arrivabeni / Dynamic) et Hulda, opéra en 5 actes de 1884 (2 versions : Fabrice Bollon / Naxos et Gergely Madaras / Palazzetto Bru Zane).
Quoi qu’il en soit, bravo à l’Opéra-Théâtre de l’Eurométropole de Metz pour cette programmation originale et courageuse, couronnée d’un succès mérité !
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François Almuzara : ténor solo
Nathanaël Kahn : baryton / le Christ
Aline Roediger Metzinger : mezzo-soprano / l’Ange du Pardon
Thomas Roediger : basse / Satan
Aline Le Fourkié-Maalouf : soprano / Mater Dolorosa
Bohdan Potebnia : basse / l’Ange de la Mort
Chœur de l’Opéra-Théâtre de l’Eurométropole de Metz (cheffe de chœur Nathalie Marmeuse
Maîtrise de la Cathédrale Saint-Etienne de Metz : chef de chœur Christophe Bergossi
Bertille Monsellier et Sergey Volyuzhskiy : pianistes et arrangeurs
Direction musicale : Nathalie Marmeuse
Oratorio en un prologue et huit chants pour solistes, choeur et orchestre de César Franck.
Texte de Joséphine Colomb, d’après l’Évangile. Création en version réduite pour piano au domicile de César Franck, le 20 février 1879.
Cathédrale Saint-Etienne de Metz, concert du vendredi 10 avril 2026.

