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À Montpellier, La traviata mise en abime sur sa scène de théâtre

par Sabine Teulon Lardic 3 avril 2026
par Sabine Teulon Lardic 3 avril 2026

© Marc Ginot – OONM

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La traviata, Opéra-Comédie de Montpellier, mercredi 1er avril 2026

Dans la mise en scène de Silvia Paoli, La traviata devient un plaidoyer virulent en faveur de la condition de l’actrice au XIXe siècle, ostracisée par une bourgeoisie patriarcale jusque sur la scène de son théâtre. La jeune distribution – notamment la Violetta de Ruzan Mantashyan, l’Alfredo d’Andrew Owens et le baron Germont de Gëzim Myshketa – emporte l’adhésion à l’Opéra-Comédie de Montpellier.

Une jeune distribution sous la direction de Roderick Cox

Si La traviata (la Fenice, 1853), opéra le plus célébré de Verdi, chante dans (toutes) les mémoires, assister au spectacle vivant est irremplaçable. Aussi le public héraultais remplit tous les étages de l’Opéra-Comédie le soir de première et les cinq représentations suivantes sont complètes ! Sous la direction de Roderick Cox, chef de l’Opéra Orchestre national de Montpellier, la tonalité bouleversante de cette comédie de mœurs surgit dès l’intime Prélude. « Le vrai, le neuf, et le beau » revendiqué par le compositeur se déploie avec une remarquable lisibilité au fil des actes. Le vrai, c’est évidemment le réalisme de la comédie de mœurs d’après La Dame aux camélias de Dumas fils (1852, version théâtre) : une demi-mondaine est abandonnée par son amant, bien qu’atteinte de la tuberculose. Le neuf surgit de l’étroite fusion du langage musical et des affects que Verdi atteint dans un jeu subtil de tension et détente. Quant au beau, il affleure à chaque instant, peut-être plus encore dans le retour pathétique du Prélude au début du dernier acte – ténuité des violons sans soutien de basse – dessinant un sobre arc dramatique. N’omettons ni la précision des changements de tempi, ni la beauté des timbres de bois de l’Orchestre national (clarinette solo Jean-Pierre Loriot). Enfin l’excellente participation du Chœur de l’Opéra national au large concertato du 2e acte est l’un des sommets de la représentation.

Après sa prise de rôle de Violetta à la Staatsoper d’Hambourg (2025), la soprano franco-arménienne Ruzan Mantashyan explore ce rôle redoutable avec engagement. Le raffinement du legato, la délicatesse des aigus pianissimi dans l’acte de la maison de campagne, comme l’émotion intériorisée de sa fin, témoignent d’une approche construite, portée par une douloureuse tinta au sens verdien. Ses coloratures du « Brindisi », légèrement contraintes et parfois arrachées en force, restent perfectibles – une réserve compréhensible pour un soir de première – mais pas le « Sempre libera », face à sa poupée qu’elle rejette. En jeune amant capricieux, le ténor anglais Andrew Owens (Alfredo) sauve la production montpelliéraine en remplaçant au pied levé le ténor souffrant (Omer Kobiljak). S’il aborde avec ardeur le célèbre « Libiamo » et déploie un phrasé élégant dans « De’ miei bollenti spiriti » (II), son registre aigu, un peu étroit, ne s’épanouit pleinement que dans l’intensité douloureuse du duo « Addio del passato ». Familier des rôles de baryton verdien (Rigoletto à Montpellier, 2021), Gëzim Myshketa (Giorgio Germont) campe un père autoritaire et sans concession. Le timbre velouté, la projection ample et la variété des accents – entre dignité, duplicité et fermeté selon ses stratégies – confèrent au personnage une présence oppressive constante. Du duo charnière avec Violetta à l’air « Di Provenza il mar », et jusqu’à l’admonestation adressée à son fils, il s’impose comme le solide pivot de la dramaturgie.

Les rôles secondaires se révèlent plus inégaux. Les interventions de la jeune mezzo Séraphine Cotrez (Annina), aidante de Violetta, sont assurées, tandis que la Flora d’Aurore Ugolin semble plus étrangère à l’esthétique du mélodrame verdien. Côté masculin, Maurel Endong (marquis d’Obigny) se distingue par l’homogénéité du timbre quand Youri Kissin (baron Douphol) reste correct. La prestation de Dongho Kim (docteur Grenvil) frôle par moments l’instabilité.

La solitude de Violetta dans l’arène théâtrale

En transposant la pression morale qui brise le destin de Violetta – littéralement « la dévoyée » – en une mécanique de domination bourgeoise et patriarcale, Silvia Paoli radicalise le propos de Dumas fils, adapté par le librettiste Piave. Une lecture attendue, sans doute, mais pleinement assumée depuis les premières de cette coproduction à Rennes et Nantes. Pour donner corps à cette aliénation, la metteuse en scène recourt à une mise en abyme : au fond du plateau, un petit théâtre (fiction) enchâssé dans les dorures de l’Opéra-Comédie de Montpellier (1888) prolonge l’espace par une estrade et un balcon, habités en fonction de la théâtralité. En étroite complicité avec la scénographie (Lisetta Buccellato) et les costumes (Valeria Donata Bettella), l’action est déplacée vers le statut sociétal ambigu d’actrice, évoquant en filigrane Sarah Bernhardt, l’emblématique interprète de La Dame aux camélias dans le Paris des années 1880-90.

Cette mise en abyme s’impose dès le Prélude, rideau levé sur une pantomime dansée (chorégraphe Emanuele Rosa) – l’actrice Violetta, en chemise blanche, déploie ses ailes telle un oiseau blessé, face à un rang masculin qui s’avance et l’enjambe sans ciller. Elle trouve son aboutissement dans le dernier acte où l’héroïne sacrifiée (préalablement dévêtue par les fêtards), agonise sur son oreiller blanc. Comble de cynisme, la réconciliation finale avec les Germont père et fils n’existe que dans un songe : relégués derrière le rideau du méta-théâtre, tous deux chantent comme s’ils accordaient in fine à Violetta la reconnaissance sociale et affective dont elle a été privée. Actrice de sa propre illusion, elle dialogue avec ces figures (soi-disant) repentantes dans une solitude qui souligne l’irréversibilité de son exclusion.

Entre temps, les gestes du père et de l’amant sont volontairement caricaturés, notamment dans des intérieurs feutrés mais factices (de théâtre) que suggèrent les châssis à la Vuillard. Germont, père autoritaire, négocie debout, tasse de café en main, le sacrifice douloureux de Violetta, courtisane qu’il effleure furtivement. Amant possessif lors du joyeux Brindisi, Alfredo l’humilie publiquement lors de la fête Flora par dépit et en méconnaissance du prix de son sacrifice. En lectrice revendiquée de L’opéra ou la défaite des femmes de Catherine Clément – et peut-être de La Traviata da cortile d’Alessandro Barrico[1] (2025) ? -, Silvia Paoli dénonce ainsi l’hypocrisie d’un ordre patriarcal avec acuité. Cette démonstration cohérente atteindrait-elle ses limites lorsque le dispositif s’étend ? À la fête chez Flora, danseurs (matadors et toros) et choristes brouillent les identités de genre dans un jeu de permutations (femmes moustachues en noir, hommes en tutu de gaze blanche), dont la portée tend à diluer son propos.

Reste que le public montpelliérain réserve un accueil enthousiaste à cette production, multipliant les rappels. Une adhésion qui ne saurait faire oublier l’image finale, poignante : tournant le dos à la salle, Violetta moribonde adresse son ultime salut au méta-théâtre : rideau !

[1] Lequel romancier proclame « au-delà du sexe et de l’argent, Traviata, c’est une histoire universelle de solitude qui va au-delà de l’amour ».

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Les artistes

Violetta Valéry : Ruzan Mantashyan
Alfredo Germont : Andrew Owen
Giorgio Germont : Gëzim Myshketa
Flora Bervoix : Aurore Ugolin
Annina: Séraphine Cotrez
Gastone : Sung Eun Myung
Baron Douphol : Yuri Kissin
Marquis d’Obigny : Maurel Endong
Docteur Grenvil : Dongho Kim
Giuseppe : Hyoungsub Kim
Un domestique : Xin Wang
Danseurs et danseuses : Paola Drera, Melissa Cosseta, Aura Calarco, Fabio Caputo, Nicola Manzoni, Armando Rossi

Orchestre national Montpellier Occitanie, dir. Roderick Cox
Chœur de l’Opéra national Montpellier Occitanie, dir.  Noëlle Gény
Mise en scène, dramaturgie : Silvia Paoli
Décors : Lisetta Buccellato
Costumes : Valeria Donata Bettellia
Lumières : Fiammetta Baldisseri
Chorégraphie : Emanuele Rosa
Dramaturgie : Baudouin Woehl

Le programme

La traviata

Opéra en 3 actes de Guiseppe Verdi, livret de Francesco Maria Piave d’après La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils, créé le 6 mars 1853 à La Fenice de Venise.
Opéra-Comédie de Montpellier, représentation du mercredi 1er avril 2026.

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Silvia PaoliRoderick CoxGëzim MyshketaRuzan MantashyanAndrew Owens
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Sabine Teulon Lardic

Sabine Teulon Lardic est chercheure à l'université de Montpellier 3. Spécialiste de l'opéra-comique du XIXe siècle et des spectacles lyriques dans les Théâtres de plein air (XIXe-XXIe siècles), elle a collaboré aux volumes collectifs de Carmen Abroad (Cambridge Press), The Oxford Handbook of the Operatic Canon (Oxford Press), Histoire de l'opéra français, t.3 (Fayard, 2022). Elle signe également des articles pour les programmes de salle (Opéra-Comique, Opéra de Montpellier) ou la collection CD du Palazzetto Bru Zane.

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