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Versailles – Pigmalion était une femme…

par Marc Dumont 17 février 2026
par Marc Dumont 17 février 2026
© Charles Plumey
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Pigmalion, Salon d’Hercule du Château de Versailles, samedi 14 février 2026

Le Pigmalion de Rameau est en passe de devenir un must des salles de concert et des ensemble baroques. Après celui déjà donné en ces lieux fin 2024 avec Reinoud van Mechelen, celui que portait Cyril Auvity l’été dernier à Beaune, voici donc Mathias Vidal dans le rôle-titre et un programme que l’ensemble Il Caravaggio de Camille Delaforge avait proposé au Festival baroque de Pontoise avant de l’enregistrer ici-même, à Versailles en 2024.

« L’amour triomphe, annoncez sa victoire ! » lance in fine celui qui a donné vie à une statue qui ne le laisse pas de marbre. C’était bien le moins en ce jour de la Saint-Valentin, dans un programme où l’Amour intervient d’ailleurs en personne dans un air emblématique : « Du pouvoir de l’Amour ce prodige est l’effet ». Tant il est évident que c’est le souffle d’un Pigmalion exalté qui parvient à faire vivre cet objet inanimé qui a donc une âme (« Mon âme en est ravie » chante la statue) et s’en réjouit par la voix d’une nouvelle femme soumise : « Je suivrai toujours votre loi »… difficile de faire plus « macho ». Savoir que c’est une femme qui dirige cet acte de ballet, dont la morale n’est pas innocente, adoucirait-il le propos ?

Ce qui est sûr, c’est que l’agencement de ce concert a été pensé avec subtilité. Si, comme aime à le dire justement Camille Delaforge, cette partition est bien « un condensé de tout ce qui fait de Rameau un grand maître », elle est bien courte. Les compléments choisis étaient donc les bienvenus. Quelle belle idée de débuter avec le mystère des premiers accords de l’ouverture des Fêtes de Polymnie, comme si le sculpteur de sons inventait la mélodie joyeuse qui suit depuis le néant. Et l’Ensemble Il Caravaggio de briller, comme il le fit tout au long de ce programme, avec des cors fruités, des violons diaboliques de précisions, des flûtes enjôleuses, des hautbois verts, un basson essentiel à tout Rameau qui se respecte et des percussions triomphantes. L’Entrée de Polymnie extraite des Boréades installa une atmosphère rêveuse et langoureuse (trop, par un tempo alangui, malgré le basson superlatif de Florian Gazagne ?). Puis le rythme de passacaille du Récit de la Beauté extrait du Mariage forcé de Lully prolongea la méditation sur le thème Éros et Thanatos : « Choisissez en aimant un objet plein d’appas ; Portez au moins de belles chaînes Et puisqu’il faut mourir, Mourez d’un beau trépas ». Théorbe, viole et contrebasse ont tissé un écrin de douceur pour la voix aérienne et ductile d’Apolline Raï-Westphal.

Alors s’élevai une autre vocalité, celle d’une exigence particulière demandée par le très oublié Antoine de Bailleux, célèbre éditeur de la fin d’Ancien Régime mais aussi compositeur, dont le Pygmalion étonne par son écriture dramatique aux vocalises et sauts d’octave redoutables. Catherine Trottmann s’y illustra avec une aisance, un chic et une musicalité qu’elle n’a plus à démontrer. Elle a surmonté aisément les difficultés de cette Cantatille dans le goût italien en transfigurant le monologue intérieur d’une statue restée ici inanimée.

Puis place à l’autre Pigmalion, celui de Rameau, où elle a chanté l’Amour avec la même grâce, la même puissance, faisant paraître sa seule intervention bien courte. On retrouve alors Apolline Raï-Westphal dans le rôle d’une Statue emportée par sa flamme nouvelle avec une émotion palpable, alors que le dépit de Céphyse, l’amoureuse délaissée par Pigmalion, convenait parfaitement au timbre de la mezzo Laura Jarrell.

Campant le héros de l’histoire, Mathias Vidal a offert une interprétation particulièrement engagée, avec une ampleur et une puissance vocale impressionnantes – comme à l’accoutumée. Car s’il aborda les œuvres de Rameau sur le tard, il en est devenu un spécialiste s’attachant aux mots (inutile de parler de sa diction toujours parfaite) autant qu’aux multiples nuances des partitions. Passant du désespoir, face à sa statue de marbre, à l’exaltation insufflant, à son insu, la vie à sa créature, il a étonné par l’incarnation d’un Pigmalion de chair et de passions.

Le travail d’équipe et la complicité entre les musiciens ont apporté à l’ensemble Il Caravagio une cohérence qui s’appuie sur les choix interprétatifs de Camille Delaforge, soucieuse de l’étoffe charnue des instruments, du rebond et des couleurs variées. Toutes et tous ont été portés par la direction attentive, précise et souriante de la cheffe qui, par des gestes clairs, n’a rien laissé au hasard. Ainsi Pigmalion s’est écrit au féminin, par celle qui sculpte les sons en redonnant une vie heureuse à Rameau.

Les artistes

Pigmalion : Mathias Vidal
Céphise : Laura Jarrell
L’Amour (soprano dans Pigmalion de Bailleux) : Catherine Trottmann
La Statue (soprano dans Le mariage forcé) : Apolline Raï-Westphal

Ensemble Il Caravaggio, dir. Camille Delaforge

Le programme

Jean-Philippe Rameau
Les Fêtes de Polymnie : Ouverture
Les Boréades : Entrée de Polymnie

Jean-Baptiste Lully
Le mariage forcé : Récit de la beauté « Si l’amour vous soumet »

Antoine de Bailleux
Pigmalion (Cantatille dans le goût italien)

Jean-Philippe Rameau
Pigmalion
Acte de ballet de Jean-Philippe Rameau sur un livret de Ballot de Sauvot, créé le 27 août 1748 à l’Académie royale de musique (Opéra de Paris).

Salon d’Hercule du Château de Versailles, concert du samedi 14 février 2026.

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Apolline Raï-WestphalMathias VidalCamille DelaforgeCatherine Trottmann
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Marc Dumont

Passionné par l’Histoire et la Musique, Marc Dumont a présenté des centaines de concerts et animé de multiples émissions à Radio France de 1985 à 2014. Il se consacre à des conférences et animations, rédige actuellement un livre où Musiques et Histoire se croisent sans cesse, et propose des « Invitations aux Voyages », qui sont des rencontres autour de deux invités, en vidéo.

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