Magda de Civry : Ermonela Jaho
Ruggero Lastouc : Iván Ayón-Rivas
Rambaldo Fernandez : Nicola Alaimo
Lisette : Ellie Neate
Prunier : Juan Francisco Gatell
Yvette / Georgette / Fleury : Jessica Robinson
Bianca / Gabriella / Mariette : Julieth Lozano Rolong
Suzy / Lolette / Rorò : Joanna Harries
Gobin : Robert Lewis
Périchaud : David Shipley
Crébillon / Il maggiordomo : William Thomas
Version de 1919 (extraits en complément)
Prunier : Mattia Olivieri
BBC Singers, Orchestre : BBC Symphony Orchestra, dir. Carlo Rizzi
Édition et reconstitution de la partition : Ditlev Rindom, avec Martin Fitzpatrick pour la reconstitution de l’orchestration des passages manquants.
La rondine
Commedia lirica en trois actes de Giacomo Puccini, livret de Giuseppe Adami d’après Alfred Maria Willner et Heinz Reichert, version composée en 1921, créée le 11 avril 1924 à Fiume (aujourd’hui Rijeka, en Croatie).
En complément : extraits de la version composée en 1919, créée à Palerme en 1920.
2 CD Opera Rara, 30 octobre 2026
Notre Appassionato récompense une publication exceptionnelle à double titre : la qualité de son travail musicologique, qui permet de découvrir pour la première fois dans son intégralité l’ultime version de La rondine composée par Puccini tout en éclairant les nombreuses métamorphoses de l’ouvrage, et l’excellence de l’équipe artistique réunie par Opera Rara.
Un « opéra rare », La rondine de Puccini ? Oui et non. Avec Edgar et Le Villi, La rondine compte certes parmi les ouvrages les moins célèbres de Giacomo Puccini. L’œuvre est toutefois plus fréquemment représentée que les deux premiers opéras du compositeur et bénéficie surtout d’une discographie déjà intéressante. Là où Opera Rara joue véritablement la carte de la rareté, c’est en proposant non pas une nouvelle lecture de la version habituellement donnée (celle de la création à Monte Carlo, en 1917), mais celle de 1921, créée à Fiume (aujourd’hui Rijeka, en Croatie), en 1924, l’année même de la mort du compositeur [1].
Une distribution de premier plan, portée par Ermonela Jaho
Pour cette première mondiale, Opera Rara a fort bien fait les choses en réunissant une équipe artistique de premier plan.
Les rôles secondaires bénéficient d’une distribution particulièrement solide. On distinguera notamment le Rambaldo de Nicola Alaimo, qui évite avec bonheur tout risque de caricature, ainsi que le Prunier de Juan Francisco Gatell. Ce dernier, qui a d’ailleurs tout récemment interprété le rôle à l’Opéra de Zurich, lui rend pleinement justice. Prunier ne saurait être confié à un simple ténor de caractère : si sa voix doit être plus légère que celle de Ruggero, elle doit également posséder une véritable capacité poétique, notamment lorsqu’il s’agit de lancer le célèbre « Chi il bel sogno di Doretta ». Le ténor argentin trouve parfaitement le ton de ce personnage secondaire, mais nullement anecdotique.
Lisette est confiée à Ellie Neate dont le timbre, naturellement plus léger que celui de Magda, correspond bien à la caractérisation du personnage. Son incarnation est convaincante, même si la voix tend parfois à se durcir dans l’aigu, où apparaissent également quelques sonorités un peu métalliques.
Ruggero est interprété par Ivan Ayón-Rivas, dont le chant se révèle éclatant… parfois même un peu trop : pour incarner ce jeune homme éperdument amoureux, on pourrait souhaiter ici ou là davantage de morbidezza dans le timbre. Le ténor n’en est pas moins pleinement convaincant, en particulier dans les pages les plus dramatiques de la partition, mais aussi dans un « Dimmi che vuoi seguirmi alla mia casa » au dernier acte, de très belle tenue.
Enfin, Magda, « l’hirondelle » trouve en Ermonela Jaho une interprète qui nous semble assez proche de l’idéal. Parmi les chanteuses qui ont précédé la soprano albanaise dans ce rôle, on trouve notamment Kiri Te Kanawa, que l’on pourra juger trop « sucrée », Cecilia Gasdia, dont certains trouvent la voix un peu légère, ou encore Angela Gheorghiu, parfois perçue comme trop lisse. Ermonela Jaho réunit, quant à elle, des qualités qui permettent de brosser un portrait particulièrement complet et attachant de l’héroïne. Sa voix est capable de pureté et de légèreté, mais elle porte aussi la mémoire d’une existence, d’un passé plus ou moins douloureux. C’est précisément ce qui lui permet de trouver le juste équilibre entre une interprétation excessivement légère et une approche inutilement dramatique.
Le « Sogno di Doretta » est évidemment superbement phrasé, avec ces longs aigus filés que l’on attend de l’interprète. Mais la chanteuse se montre encore plus poétique et délicate dans un « Fanciulla, è sbocciato l’amore », superbe de finesse et de délicatesse. Elle se révèle enfin, comme on pouvait s’y attendre, particulièrement émouvante dans les passages les plus dramatiques de l’ouvrage. Une Magda qui ne se contente donc pas de séduire par la beauté du chant, mais qui donne au personnage toute sa profondeur humaine.
Carlo Rizzi, maître des atmosphères pucciniennes
Tout ce beau monde est dirigé d’une main de maître par Carlo Rizzi, à la tête du BBC Symphony Orchestra et des BBC Singers. Le chef italien se montre particulièrement à son aise dans ce répertoire. Il sait mettre en lumière la luxuriance de l’orchestration, tout en distinguant avec beaucoup d’habileté les différentes atmosphères de l’ouvrage : de la conversation en musique du premier acte à la fête enjouée et débridée du deuxième, qui semble irrésistiblement convoquer le souvenir de la fête au café Momus au deuxième acte de La bohème, jusqu’aux scènes déchirantes du dénouement. Le tout est animé d’un dramatisme certain, mais jamais appuyé. Rizzi évite ainsi les excès et le mauvais goût auxquels on peut parfois succomber lorsqu’on se laisse aller à une conception trop démonstrative du théâtre lyrique puccinien.
Trois versions, trois dénouements : les métamorphoses de La rondine
Mais l’attribution de notre Appassionato à cet enregistrement se justifie également et peut-être surtout dans la possibilité qui nous est offerte d’entendre, pour la première fois, la version de 1921 de La rondine dans son intégralité – une version dont le finale est extrêmement différent, sur les plans musical et dramatique, de ceux des versions de 1917 et de 1919.
L’enregistrement s’appuie sur l’ensemble du matériau musical disponible, complété quand nécessaire (notamment pour l’orchestration) par Martin Fitzpatrick [2]. Si le finale de 1924 a déjà été proposé, y compris sur scène (par exemple en 1994 à Turin), c’est la première fois que l’on peut entendre l’ultime version de l’œuvre pensée par Puccini dans son intégralité. Car les remaniements opérés par le compositeur ne concernent pas le seul troisième acte, mais touchent également d’autres passages de la partition : pour faire le point sur les différentes versions, lisez l’érudite et éclairante notice de Ditlev Rindom incluse dans le CD, ou reportez-vous au dossier que nous avons consacré à l’œuvre.
Dans cette ultime mouture, Ruggero, après avoir lu la lettre qui lui révèle le passé de Magda, décide de la quitter de manière particulièrement brutale, en lui jetant au visage l’argent que Rambaldo lui avait laissé. La scène évoque bien évidemment, par sa violence dramatique et sa dimension sociale, le deuxième tableau du deuxième acte de La traviata. Le finale de la version initiale n’en demeure pas moins particulièrement intéressant et original : Magda y prend elle-même la décision de renoncer à suivre Ruggero, laissant le jeune homme absolument désespéré. La version de 1921 propose une conclusion beaucoup plus violente, plus mélodramatique et peut-être également un peu plus conventionnelle sur le plan dramatique. Mais, en définitive, dans les différentes conclusions de 1917, 1919 et 1921, les personnages semblent tous victimes d’une même réalité : le poids de l’idéologie et de la morale imposées par les femmes et les hommes de leur époque. Un jeune homme de bonne famille ne peut épouser la femme qu’il aime si celle-ci ne répond pas aux exigences de respectabilité alors en vigueur. Or Magda, ayant été une femme entretenue, ne peut satisfaire ces exigences. C’est donc moins l’amour qui fait défaut que la possibilité de le vivre librement, face à une société qui impose ses propres diktats.
Cette grille de lecture vaut également pour la version de 1921. Ditlev Random l’explique de façon tout à fait convaincante : la musique confiée à Ruggero dans le finale est à ce point passionnée qu’elle semble indiquer que le jeune homme est toujours profondément amoureux de Magda. Si son comportement devient soudainement brutal, c’est donc sans doute moins par désamour que sous l’effet du diktat social auquel il se soumet et qui le contraint finalement à la quitter.
Enfin, la version de 1921 n’est pas le seul apport précieux de cet enregistrement. En appendice figurent plusieurs extraits particulièrement significatifs de la version de 1919, elle aussi fort intéressante et sensiblement différente des autres moutures de l’ouvrage : dans le dénouement, Magda quitte Ruggero en lui écrivant une lettre dans laquelle elle lui explique, le cœur brisé, qu’elle le quitte pour assurer sa respectabilité. Là encore, Traviata n’est pas loin…
Mais la principale particularité de cette version tient à la distribution vocale des personnages : Prunier y est confié à un baryton, en l’occurrence l’impeccable Mattia Olivieri. Ce choix rappelle la configuration vocale de La bohème et entraîne la modification de plusieurs lignes de chant. Le célèbre « Sogno di Doretta » est ainsi chanté dans une tonalité plus grave, mais se trouve couronné d’un aigu absent des deux autres versions. De même, le finale du premier acte consiste en une reprise de cet air, qui s’achève cette fois sur un difficile aigu piano pour la soprano.
Ces extraits permettent ainsi de mesurer concrètement l’ampleur des transformations auxquelles Puccini a soumis son ouvrage, et de mieux comprendre les hésitations qui ont accompagné son élaboration.
Une édition de référence pour découvrir les multiples visages de La rondine
Bref, nous sommes en présence d’un enregistrement extrêmement précieux, qui nous offre une connaissance particulièrement complète de cette œuvre encore trop méconnue et parfois injustement mal aimée du public. La rondine se révèle pourtant d’une séduction musicale et d’une sensibilité théâtrale indéniables. En réunissant une interprétation de premier ordre, une direction orchestrale particulièrement inspirée et, surtout, un matériau musical jusqu’ici inaccessible dans son intégralité, Opera Rara ne propose donc pas seulement une nouvelle lecture de l’ouvrage : le label contribue de manière décisive à une meilleure connaissance de l’un des opéras les plus singuliers de Puccini – qui sera donné en novembre prochain au Théâtre des Champs-Élysées, probablement dans la version traditionnelle de 1917.
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[1] Attention : Opera Rara, dans la notice du CD, parle des versions de 1917, 1919 et 1921, prenant appui sur les dates de composition. Dans le dossier que nous consacrons à l’ouvrage, nous parlons des versions 1917, 1920 et 1924, en référence aux dates des créations scéniques de chacune de ces versions.
[2] La partition originale a disparu lors d’un bombardement de 1943.
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