Roméo et Juliette, Bruxelles, La Monnaie, mardi 13 octobre 2026
La Monnaie propose un Roméo et Juliette quelque peu dépourvu de flamme. Entre mise en scène sans véritable parti pris et direction musicale trop peu ardente, quelques beaux moments vocaux viennent ranimer une soirée en demi-teinte.
Trop d'eau, pas assez de feu
La nouvelle production de Roméo et Juliette de Charles Gounod, présentée à La Monnaie de Bruxelles le mardi 13 octobre 2026, en dépit du joli succès remporté auprès du public n’a pas tenu toutes ses promesses… La faute en revient sans doute à la mise en scène de Julia Burbach et à la scénographie de Cécile Trémolières, dont le spectacle ne comporte guère toute cette passion animant une partition rivalisant de lyrisme, de dramatisme et d’ardeur amoureuse. Au lever du rideau, on est pourtant agréablement surpris de constater que les artistes ont choisi de ne pas prendre le traditionnel parti pris de la laideur. On est notamment séduit par les costumes, également signés Cécile Trémolières, pleins de couleurs et de fantaisie. Mais le dispositif scénique, presque inchangé au fil des cinq actes, se révèle bientôt bien terne et monocorde, avec son rideau de perles en fond de scène et ses cylindres montant et descendant des cintres. Quant à l’arrivée d’eau sur le plateau au quatrième acte, elle ne suffit guère à raviver l’intérêt. Ce procédé, plutôt en vogue actuellement (deux exemples parmi d’autres : Le Vaisseau fantôme selon Marie-Ève Signeyrole à Rouen en janvier 2026, ou encore Nabucco selon Christiane Jatahy à Genève en juin 2023), fait le plus souvent partie de ces procédés qui suscitent la surprise sans véritablement servir le propos dramatique…
Quoi qu’il en soit, la mise en scène de ce Roméo ne propose aucune lecture particulière de l’œuvre, encore moins une véritable relecture, mais une simple et sage mise en images. Il faut néanmoins mettre au crédit de Julia Burbach une direction d’acteurs plutôt réussie, servie par des protagonistes particulièrement crédibles scéniquement.
Une direction musicale qui peine elle aussi à embraser la partition
Musicalement, la direction de Valentina Peleggi laisse partagé. Un premier acte un peu poussif, à l’entrain trop mesuré, fait craindre que le dramatisme de la partition ne trouve pas son plein épanouissement. Heureusement, cette première impression ne se confirme pas entièrement : la cheffe sait fouetter l’orchestre et créer des contrastes suffisamment accusés pour donner aux situations les plus dramatiques le relief nécessaire. Pourtant, au terme de la représentation, demeure le sentiment d’une direction qui manque de véritable passion et peine à enflammer aussi bien les musiciens de l’orchestre et les chœurs, pourtant excellents, que le plateau vocal. La partition de Gounod, si généreuse en élans lyriques et en déchirements dramatiques, aurait mérité une lecture plus ardente, plus fiévreuse, plus engagée. Les choix musicaux effectués pour cette production sont par ailleurs assez contestables. Il existe de la partition de Roméo et Juliette plusieurs états successifs : la version originale créée au Théâtre-Lyrique en 1867, deux versions remaniées en 1873 pour l’Opéra-Comique et la version révisée pour l’Opéra de Paris en 1888, qui comporte notamment l’ajout d’un ballet au quatrième acte. Or ici, dès le premier acte, on est surpris d’entendre un ballet s’intercaler entre le chœur « Nargue des censeurs » et l’intervention de Mercutio, « Enfin, la place est libre ». Le diminuendo orchestral qui précède ce passage indique pourtant sans ambiguïté que la scène se vide et que le silence se fait, ménageant l’entrée des Montaigu et la prise de parole de Mercutio. Après cette décantation musicale, on s’attend donc naturellement à voir surgir le personnage et à entendre sa célèbre évocation de la reine Mab. Au lieu de quoi, l’orchestre se lance dans une page animée et les danseurs, que l’on croyait partis, réinvestissent le plateau. Ce ballet, ainsi placé au premier acte, pose un double problème. D’une part, il rompt la continuité de la scène ; d’autre part, il allonge considérablement l’exposition et retarde l’irruption du drame, donnant l’impression d’une greffe arbitraire.
À cela s’ajoutent certaines coupures selon nous dommageables. Il est heureux, bien sûr, que l’on ne songe plus guère à supprimer la scène du poison, dont l’importance dramatique est aujourd’hui reconnue[1]. En revanche, on continue trop fréquemment (et c’est le cas à Bruxelles…) à amputer les duos d’amour de leurs reprises, notamment celle de « De cet aveu si douce est la tristesse », au deuxième acte, et celle de « Nuit d’hyménée », au quatrième. Ces deux motifs comptent pourtant parmi les plus heureuses trouvailles mélodiques de Gounod. Leur retour contribue à la plénitude de ces pages d’amour, en prolonge l’émotion et souligne la générosité mélodique du compositeur. Couper ces reprises peut sembler un moyen commode de resserrer la représentation ; c’est surtout méconnaître la fonction de la répétition dans l’écriture lyrique de Gounod, où le retour d’une même phrase n’est pas un simple doublon, mais participe pleinement à l’expression des sentiments.
Et vocalement ?
Vocalement, La Monnaie nous a habitués à mieux dans la distribution de ses seconds rôles. Sans être nullement indignes, les interprètes réunis ici ne s’élèvent que rarement au-dessus d’une honnête routine. À cela s’ajoute un français dont l’intelligibilité laisse parfois à désirer… Deux artistes tirent néanmoins leur épingle du jeu : Michael Arivony, Mercutio aussi bien chantant que disant, et Florence Losseau (déjà appréciée sur cette même scène la saison dernière en Ascanio dans Benvenuto Cellini), qui campe un Stefano plein d’espièglerie, très précise dans la cascade de triolets par laquelle s’achève les couplets de son air.
Mais le théâtre n’a bien sûr d’yeux et d’oreilles que pour le couple éponyme, incarné ce soir-là par Kseniia Proshina et Airam Hernández.
Nous suivons avec intérêt la carrière de Kseniia Proshina depuis que nous l’avons découverte, en 2022, alors qu’elle était encore artiste à l’Académie de l’Opéra de Paris. Depuis, la jeune soprano a parcouru un beau chemin, et nous avons pu mesurer ici, au fil de ses apparitions, les progrès accomplis, l’assurance acquise et l’affirmation progressive de sa personnalité artistique. Lors de ses premières interventions, sa voix nous paraît quelque peu légère, et l’on peut légitimement s’interroger sur sa capacité à venir à bout d’un rôle aussi exigeant et particulièrement long, notamment de la redoutable scène du poison, au quatrième acte. Finalement, la jeune soprano s’en tire avec tous les honneurs, y compris dans « Amour, ranime mon courage », auquel elle confère une belle tension dramatique et qui lui vaut de chaleureux applaudissements. Il lui reste à enrichir sa palette de couleurs vocales afin de mieux faire naître l’émotion et de donner à son interprétation une personnalité plus affirmée, mais nul doute qu’elle saura approfondir l’approche des personnages qu’elle incarnera au fil d’une carrière qui n’en est encore qu’à ses débuts.
Son Roméo était le ténor Airam Hernández, un artiste on ne peut plus éclectique, puisque nous avons eu l’occasion de l’applaudir aussi bien dans Bellini (Norma), que dans le répertoire français (Pénélope), verdien (Cassio dans Otello), dans Boris Godounov de Moussorgski ou encore dans des ouvrages de la seconde moitié du XXe siècle, comme La Passagère de Weinberg. En juin dernier, il avait été remarqué dans le rôle de Don José au Capitole de Toulouse. De fait, le répertoire français semble particulièrement convenir à cette voix tendre et fraîche, servie par une ligne vocale souple et nuancée. Tout au plus aurait-on souhaité quelques aigus plus longuement tenus, notamment le dernier si bémol aigu de « Ah ! lève-toi, soleil », dont on aurait aimé que l’éclat se prolonge davantage. Mais le chanteur parvient sans fatigue au terme de ces cinq longs actes et se montre particulièrement émouvant dans les passages les plus tendres et lyriques : les duos d’amour, bien sûr, mais aussi l’irrésistible « Va ! repose en paix », qui clôt le deuxième acte, auquel il apporte un phrasé d’une grande poésie. C’est dans ces moments d’abandon et de délicatesse que son Roméo touche le plus juste, grâce à une expression naturelle et à une musicalité qui ne cherche jamais l’effet à tout prix. Notons également les beaux dons d’acteur du chanteur, notamment dans la scène finale, ou encore lorsqu’il se force à contenir sa colère face à Tybalt au finale du III.
Un interprète très attachant, dont on espère qu’il poursuivra l’exploration du répertoire français en abordant d’autres rôles d’opéra comme d’opéra-comique.
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[1] Il n’en allait pas de même il y a encore quelques années. On se souvient ainsi qu’Angela Gheorghiu et Michel Plasson l’avaient fait disparaître lors d’une représentation de la production de Nicolas Joël aux Chorégies d’Orange en 2002, suscitant notre stupéfaction… mais sans que le public leur en tînt la moindre rigueur.
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Roméo : Airam Hernández
Tybalt : Travon D. Walker
Benvolio : Taek Sung Kwon
Mercutio : Michael Arivony
Le comte Pâris : Leander Carlier
Grégorio : Oleg Volkov
Le comte Capulet : Werner Van Mechelen
Frère Laurent : Maxim Kuzmin-Karavaev
Le duc de Vérone : Sam Taskinen
Juliette : Kseniia Proshina
Stéphano : Florence Losseau
Gertrude : Rehanna Thelwell
Orchestre symphonique et chœurs (chef des chœurs : Emmanuel Trenque) de la Monnaie, dir. Valentina Peleggi
Mise en scène : Julia Burbach
Décors et costumes : Cécile Trémolières
Éclairages : Fabrice Kebour
Chorégraphie : Cameron McMillan
Dramaturgie : Marie Mergeay
Roméo et Juliette
Opéra en cinq actes de Charles Gounod, livret de Jules Barbier et Michel Carré d’après la tragédie de Shakespeare, créé au Théâtre Lyrique de Paris le 27 avril 1867.
Monnaie de Bruxelles, représentation du mardi 13 octobre 2026

