Les noces de Figaro, Théâtre des Champs-Élysées, mardi 13 octobre 2026
Le cycle des Grandes Voix est l’un des principaux pourvoyeurs d’émotions fortes du Théâtre des Champs-Élysées. Grâce à des affiches cinq étoiles, les récitals font salle comble tout comme les versions de concert d’opéras où se remarque la pertinence des distributions. Mozart, locomotive à mélomanes, est à l’honneur avec de nouvelles Noces de Figaro et un comte Almaviva remarquable.
Les noces de Figaro de Mozart, pour toujours et toujours...
Peut-on se lasser un jour de Mozart, de Da Ponte, son librettiste de génie lui aussi, et des grands chefs-d’œuvre comme Les noces de Figaro (Le nozze di Figaro) ? Cette question, d’apparence anodine, peut se poser dès lors que le public parisien, gâté comme un enfant de milliardaire à Noël, a l’embarras du choix dans une saison où invariablement il pourra voir Don Giovanni, Così fan tutte, La Flûte enchantée (Die Zauberflöte) ou bien évidemment Les noces. Peut-être que lassé des mises en scène abracadabrantesques, il aime retrouver la sécurité d’une version de concert mise en espace, comme ce 13 octobre 2026, où les spectateurs ont été très nombreux à trouver refuge dans le cocon du Théâtre des Champs-Élysées. Est-ce alors pour ne pas trop les ennuyer que l’opéra a été raboté d’une partie (une vingtaine de minutes) ? Exit la charmante scène du ruban de Cherubino, le grand mariage de Figaro et Susanna et quasi tous les chœurs ! Les mélomanes les plus pointus y seront allés de leur petite frustration tandis que la majeure partie des spectateurs auront sans doute été ravis de pouvoir rentrer à la maison plus tôt que d’habitude.
La folle journée de l’orchestre sans les chœurs
L’autre explication, plus prosaïque, est sans doute à chercher dans les coûts de production devenus de plus en plus exorbitants. Faire l’économie d’un chœur peut parfois sauver une soirée. Il eût été dommage de se priver de cette charmante représentation surtout avec une distribution qui a réservé de beaux moments de musique, à commencer par une surprise. En voyant s’avancer Sasha Scolnik-Brower, à l’allure juvénile, on aurait tout à fait pu concevoir qu’il s’installât dans l’ensemble plutôt qu’à la tête des musiciens. Jeune chef d’une trentaine d’années, sa battue est alerte et précise et même si quelques petits décalages avec le plateau vocal se sont fait parfois sentir, la folle journée a été menée tambour battant dans une belle énergie. Le B’Rock Orchestra s’étant particulièrement illustré avec René Jacobs, il est agréable de retrouver les sonorités baroques et leur mordant sans que l’expressivité nuise pour autant à la tenue du son, charmeur et délicat quand il le doit. Le programme de salle n’indique pas de nom pour la réalisation de la mise en espace, peut-être conçue par les artistes eux-mêmes. Il est toujours plus agréable de les voir bouger sur scène plutôt que plantés devant leur pupitre. Le tout léger contraste entre ceux qui n’ont jamais jeté un œil à la partition et les autres a été gommé dans une énergie communicative. Comme il se doit dans cette folle journée des Noces de Figaro, les portes ont claqué, les convives ont esquissé un pas de fandango et Cherubino a sauté de la scène pour atterrir aux pieds des spectateurs du premier rang.
Noblesse oblige, le Comte passe devant !
La réussite de ce concert tient bien évidemment à la qualité des voix et à la cohérence d’un ensemble plutôt enthousiasmant. Il est d’ailleurs à souligner que les deux tiers des artistes sur scène sont français. Sans tomber dans un nationalisme nauséabond, réjouissons-nous de pouvoir faire mentir certains rabat-joie qui estiment encore que l’herbe est plus verte chez les autres. Ceci posé, le grand triomphateur de la soirée, Huw Montague Rendall, est britannique et il a largement dominé ses collègues. Le baryton habite son personnage avec autorité tant scénique que vocale. Ses forte produisent leur effet dessinant un comte Almaviva sanguin et plutôt inquiétant jusqu’à la demande de pardon, à la dernière scène, où la beauté du timbre rejaillit et plaide pour lui comme la meilleure des avocates. Il est très émouvant de le voir évoluer sur scène aux côtés de Diana Montague (Marceline), sa maman à la ville. La grande mezzo a conservé un sacré métier pour tenir tête, bravache, à la toute fraîche Susanna de Lauranne Oliva. Avec le B’Rock Orchestra, la soprano bénéficie d’un accompagnement idéal pour sa voix légère et acidulée. Elle compose une camériste espiègle et délicieusement déterminée. Il sera très intéressant de suivre l’évolution de son instrument et, espérons-le, de la retrouver sur de plus grandes scènes encore dans le même rôle. Son amoureux Figaro (Adrien Fournaison) appelle un peu plus de réserves. Alors qu’il nous avait enthousiasmés en Leporello (avec Le Concert de la Loge de Julien Chauvin), son valet manque de truculence, desservi par une conduite vocale dans un rôle où l’on attend plus de roublardise. A ses côtés, Nicolas Brooymans, qui lui vole un peu la vedette dans les rôles de Bartolo et d’Antonio, s’amuse de façon contagieuse en respectant un style bouffe savoureux et profitant de quelques décibels en plus. Raphaël Brémard, ténor de caractère, est également bien distribué en Don Basilio et Don Curzio même si sa scène de bégaiement a été écourtée. Malheureusement, Jennifer Courcier en fait un peu trop dans le court rôle de Barberine, où « less is more » (comme pourrait le dire Huw Montague Rendall) et où la sobriété permet d’apprécier le timbre et les couleurs, ce qui n’a pas été le cas. Le Chérubin d’Eva Zaïcik est un peu sage sur scène, mais la chanteuse l’incarne avec une telle musicalité qu’il ravit grâce à de jolies nuances et une ligne de chant parfaitement conduite. Reste le personnage préféré des mélomanes mozartiens qui se posent toujours la même question : « avons-nous une Comtesse ? ». Il faut dire que le souvenir laissé par Margaret Price ou Kiri Te Kanawa (pour ne citer que des émotions parisiennes) reste indélébile. Elbenita Kajtazi a pour elle de beaux atouts, à commencer par un aigu brillant et un timbre séduisant marqué d’un léger vibrato. Hélas, après un « Porgi, amor » plutôt convaincant, son air « E Susanna non vien… Dove sono », pris trop bas, peine à soulever l’enthousiasme. Malgré ces petites réserves et les remarques obligées du critique, le public n’a pas boudé son plaisir qu’il a souvent manifesté par des applaudissements fournis. Tous sont repartis le cœur léger, avec le sentiment partagé d’avoir passé une très belle soirée.
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Le Comte Almaviva : Huw Montague Rendall
La Comtesse Almaviva : Elbenita Kajtazi
Suzanne : Lauranne Oliva
Figaro : Adrien Fournaison
Chérubin : Eva Zaïcik
Marceline : Diana Montague
Barberine : Jennifer Courcier
Don Basilio / Don Curzio : Raphaël Brémard
Bartolo / Antonio : Nicolas Brooymans
B’ Rock Orchestra, dir : Sasha Scolnik-Brower
Les Noces de Figaro
Opera buffa en 4 actes de Wolfgang Amadeus Mozart, livret de Lorenzo da Ponte d’après Le Mariage de Figaro de Beaumarchais, créé le 1er mai 1786 au Burgtheater de Vienne.
Paris, Théâtre des Champs Élysées, concert du mardi 13 octobre 2026.

