Tristan et Isolde, Opéra de Montpellier, samedi 11 juillet 2026
Pendant près de cinq heures, confortablement installé dans l’écrin du Corum de Montpellier, le Festival Radio France accueillait Tristan et Isolde. Pour servir ce monument du répertoire, il fallait un orchestre inspiré, une distribution rompue à l’univers wagnérien et un chef capable de faire respirer cette immense fresque musicale. Un pari réussi où tous les ingrédients étaient réunis !
Quand l'orchestre s'émancipe de la fosse
Pour cette soirée, tout commence par l’orchestre ! Dès les célèbres accords de Tristan et Isolde, Jaap van Zweden et l’Orchestre Philharmonique de Radio France installent cette tension si particulière qui ne quittera plus la salle. Dès les premières mesures, toute la palette émotionnelle de l’œuvre semble déjà contenue dans la partition : la colère d’Isolde, l’amour incandescent des amants, la compassion, la tendresse, mais aussi cette quête permanente d’un apaisement qui ne viendra jamais tout à fait.
Cette version de concert offre un privilège plutôt rare : celui de pouvoir observer cet immense orchestre à l’œuvre. Libéré des décors et de la mise en scène, le regard se porte naturellement sur les pupitres, sur les échanges entre les musiciens et leur chef, et l’on mesure pleinement combien Wagner fait de l’orchestre un véritable personnage du drame.
Le chef fait le choix de laisser respirer la musique sans jamais l’alourdir. Les tempi, plutôt vifs et toujours animés d’une belle énergie, entretiennent une tension dramatique continue qui empêche toute impression de longueur. Cette vitalité culmine au troisième acte où Jaap van Zweden, presque bondissant sur son pupitre, dirige avec un engagement communicatif, multipliant les regards vers les chanteurs comme vers les musiciens afin de maintenir cet équilibre si délicat entre la scène et l’orchestre.
Les sonorités déployées sont d’une grande richesse. Les cordes savent se faire brûlantes lorsque la passion envahit les amants, tandis que les harpes, les bois et les violoncelles enveloppent la nuit du deuxième acte. Les cuivres apportent ensuite toute leur puissance aux grands élans dramatiques sans jamais céder au trop facile effet spectaculaire. L’orchestre joue volontiers sur les contrastes et les couleurs, parfois avec une énergie presque électrique, mais toujours au service du récit.
Le grand duo d’amour en constitue sans doute le plus bel exemple. La tension n’y retombe jamais. Elle se nourrit au contraire de longues respirations où l’orchestre semble porter les voix bien plus qu’il ne les accompagne. Cette vibration continue traverse peu à peu toute la salle et rappelle combien, dans Tristan et Isolde, Wagner confie peut-être à l’orchestre la plus belle part de son drame.
Le Chœur d’hommes de Radio France, peu sollicité, impressionne par son homogénéité, sa diction et une puissance toujours maîtrisée. Chacune de ses apparitions au premier acte apporte cette couleur sombre et noble qui participe pleinement à l’univers de l’œuvre.
Anja Kampe, une Isolde intensément habitée
Dès son entrée, Anja Kampe impose une Isolde pleinement incarnée. La soprano ne chante pas seulement le texte, elle lui donne un relief constant, colore chaque intention, chaque mot, chaque regard. Son personnage semble mûri de longue date, porté par une réflexion dramatique qui donne immédiatement vie au récit.
Au premier acte, la soprano impressionne par son autorité. Les attaques sont franches, la diction exemplaire et la projection remplit sans difficulté le vaste espace du Corum. Les graves, d’une profondeur saisissante, répondent à des aigus puissants, jamais forcés, tandis que le médium conserve une richesse constante. La princesse blessée puis furieuse prend corps sous nos yeux avec une facilité presque déconcertante.
Le second acte révèle une autre facette de son talent. Les « Tristan » lancés à son partenaire sont d’une intensité théâtrale remarquable. Soutenus par une technique solide, les aigus traversent naturellement la masse orchestrale et trouvent un écho dans le regard complice échangé avec son partenaire. On croit profondément à cette rencontre, tant la relation entre les deux artistes paraît naturelle.
Au Liebestod, enfin, la tension laisse place à une sérénité plus intérieure. Sans constituer le moment qui marque le plus durablement sa prestation, cette ultime scène confirme la maîtrise de l’ensemble du rôle. Au terme de ce marathon, la voix demeure remarquablement en place, le souffle reste généreux et l’émotion naît avec simplicité. On retiendra surtout cette Isolde de feu, princesse blessée puis amante passionnée, dont l’engagement ne se dément jamais.
Stuart Skelton, un Tristan profondément humain
Face à elle, Stuart Skelton livre un Tristan particulièrement attachant et touchant. Le rôle est un véritable marathon vocal, et le ténor en assume pleinement les exigences. La projection demeure solide tout au long de la soirée, franchissant sans difficulté un orchestre placé derrière les chanteurs dans cette version de concert.
Si quelques réserves apparaissent au deuxième acte, où certains aigus abordés piano perdent légèrement en aisance, elles restent rapidement oubliées tant le personnage prend vie. Car la force de Stuart Skelton réside moins dans une démonstration vocale que dans sa capacité à habiter chaque instant du drame. Les yeux souvent fermés, il écoute ses partenaires, sourit à l’orchestre, semble vivre la musique avant même de la chanter. Cette sensibilité permanente confère à son Tristan une humanité bouleversante.
Le troisième acte constitue naturellement le sommet de son interprétation. Fatigue, fièvre, hallucinations : tout semble pensé, construit, vécu. Porté par le superbe cor anglais, il fait évoluer son personnage sans jamais tomber dans l’excès. Son long délire devient un véritable moment de théâtre où chaque intention est accompagné d’un geste et d’une émotion nouvelle. Plus qu’un héros wagnérien, Stuart Skelton incarne un homme fragile, profondément amoureux, toujours sur le fil, dont les failles touchent autant que les élans héroïques.
Autour du couple mythique : une distribution solide
Dans le rôle de Brangäne, Tanja Ariane Baumgartner séduit par la beauté immédiate de son timbre. Une légère tension perceptible au début de la représentation disparaît rapidement pour laisser place à une ligne de chant ample et chaleureuse. Ses appels du deuxième acte, toujours très attendus, constituent l’un des très beaux moments de la soirée. La voix semble véritablement surgir de la nuit tout en conservant une parfaite lisibilité. Protectrice sans jamais être autoritaire, elle compose une Brangäne sensible et nuancée.
Dans le rôle de Kurwenal, Iain Paterson se montre investi, même si son interprétation convainc un peu moins que celles de ses partenaires. La projection demeure solide, mais la ligne de chant manque souvent de souplesse et d’émotion, laissant une impression plus réservée.
En Roi Marke, Kwangchul Youn retrouve toute la noblesse qui caractérise ce personnage. Le timbre conserve sa profondeur, la ligne reste élégante et le grand monologue exprime avec justesse la douleur d’un homme blessé plus que la colère d’un souverain trahi. On pourra regretter un vibrato désormais un peu marqué, qui atténue parfois l’émotion, mais la dignité de son incarnation demeure incontestable.
Les rôles plus brefs bénéficient eux aussi d’une distribution solide. Alex Marev campe un Melot autoritaire et immédiatement identifiable. Bergsvein Toverud, à la fois Jeune Marin et Berger, attire l’attention dès les premières mesures par un timbre clair et une poésie bienvenue. Enfin, Clemens Frank remplit avec sérieux les quelques interventions du Timonier.
Avec Tristan et Isolde, le Festival Radio France retrouvait l’opéra de la plus belle des manières. Portée par un orchestre inspiré, une distribution rompue à l’univers wagnérien et une direction constamment à l’écoute de ses artistes, cette représentation aura rappelé combien cet ouvrage est avant tout un art du souffle collectif. Les auditeurs de France Musique pourront bientôt en revivre l’émotion lors de la retransmission prévue le 19 juillet prochain.
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Tristan : Stuart Skelton
Isolde : Anja Kampe
Le Roi Mark : Kwangchul Youn
Kurwenal : Ian Paterson
Brangäne : Tanja Ariane Baumgartner
Melot : Alex Marev
Le marin et le berger : Bergsvein Toverud
Le timonier : Clemens Frank
Orchestre philharmonique de Radio France, dir. Jaap van Zweden
Chœur d’hommes de Radio France, dir. Edward Ananian-Cooper
Chef de chant : Aldert Vermeulen
Tristan et Isolde
Opéra en 3 actes de Richard Wagner, livret de Richard Wagner d’après une légende médiévale celtique, créé le 10 juin 1865 au théâtre royal de la Cour de Bavière à Munich.
Version de concert.
Le Corum / Opéra Berlioz de Montpellier, concert du samedi 11 juillet 2026.

