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Transposer un mythe dans la contemporanéité : mettre à jour… ou mettre à plat ?

par Stéphane Lelièvre 1 mars 2026
par Stéphane Lelièvre 1 mars 2026
Photo : 1. "Titus pardonnant à des conjurés", J.F. Heim / 2. "La Clémence de Titus de Mozart" mise en scène Milo Rau, Grand Théâtre de la ville de Luxembourg, octobre 2023, ©Annemie Augustijns
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Dans le paysage lyrique contemporain, la tentation de « moderniser » les opéras à sujet mythique est devenue presque un réflexe. La nouvelle mise en scène du Ring proposé par David McVicar à la Scala n’est que  l’exemple confirmant la règle :  le spectacle scaligère donne effectivement à voir « une approche qui privilégie la lisibilité plutôt que la relecture : le mythe demeure mythe, sans transpositions politiques explicites ni actualisations. Un choix légitime, voire élégant, mais qui expose le projet à un risque évident, celui de la prévisibilité », selon notre collègue Renato Verga dans son récent compte rendu du Crépuscule des Dieux. Mais pour un metteur en scène faisant le choix de l’atemporalité, combien de Clémence de Titus transposées dans le quotidien des Anversois de 2020 et des réfugiés syriens (Genève, Milau Rau, 2021, voir photo ci-dessus) ? ou dans le cadre d’élections municipales niçoises (Le lab, Nice, 2026)? Combien de Médée accusées par Jason d’ « avoir voulu cette merde », et de Dircé menaçant de « faire une connerie » (Bruxelles, Warlikowski, 2011) ? ; de Salomé malmenant Saint-Jean baptiste dans le décor d’un hôtel new-yorkais  (Genève, janvier 2025) ?

Le geste peut sembler légitime : les metteurs en scène veulent évidemment éviter le risque de la redite : impossible de reproduite ad nauseam le même spectacle, avec décors de temples antiques, toges et cothurnes pour tout le monde. Quoi de plus naturel par ailleurs que de vouloir rapprocher ces récits fondateurs de notre sensibilité présente ? Pourtant, l’entreprise est infiniment plus délicate, voire contestable qu’il n’y paraît. Car le mythe, par essence, n’a nul besoin d’être actualisé pour parler au présent.

Un mythe est universel. Ou il n’est pas. Il traverse les époques parce qu’il touche à des structures profondes de l’expérience humaine : le désir, la faute, la jalousie, le sacrifice, la quête d’identité. C’est précisément cette capacité à résonner partout et en tout temps qui en fait la matière première idéale de l’opéra. Dès lors, la question n’est pas de savoir comment « mettre à jour » le mythe, mais comment en préserver la puissance symbolique.

Or trop souvent, dans les mises en scène contemporaines qui nous sont proposées, la transposition s’accompagne inévitablement d’une très dommageable réduction. En plaquant un cadre réaliste ou sociologique sur une trame mythique, on court le (grand) risque d’appauvrir considérablement le propos. Le héros tragique devient un simple personnage de fait divers ; la fatalité se mue en accident psychologique ; le destin se dissout dans l’anecdote. Ce qui relevait de l’archétype bascule alors dans le reportage ou le fait divers.

Mais il y a pire – ou, à tout le moins, beaucoup plus irritant encore : transposer à toute force le mythe dans le monde contemporain donne presque toujours au spectateur le sentiment qu’on le prend pour un imbécile ou un illettré, incapable de saisir l’irréductible actualité d’un mythe en l’absence de tout mode d’emploi.  Comme si l’auditeur moderne était incapable de reconnaître, dans une histoire antique, quelque chose de son propre vécu. Comme s’il fallait absolument lui montrer des costumes d’aujourd’hui, des décors urbains ou des références explicites pour qu’il « se sente concerné ».
C’est faire peu de cas de l’intelligence sensible du public. Tout spectateur, tout lecteur (même très jeune) sait, intuitivement, que les mythes parlent de lui. Il n’a pas besoin qu’on surligne ostensiblement ce qui, par nature, est déjà universel. À trop vouloir expliquer, on finit par alourdir et appauvrir ; à trop vouloir rapprocher, on éloigne. 

Bien sûr, il arrive que la transposition contemporaine atteigne une force saisissante. Lorsqu’elle est portée par une véritable vision dramaturgique, lorsqu’elle révèle — au lieu de simplifier — les strates du mythe, elle peut produire des chocs esthétiques mémorables. Chacun trouvera dans sa mémoire, en fonction de ses goûts et de sa sensibilité,  des exemples de tels spectacles, qu’ils soient signés Chéreau (autrefois), Kratzer, Tcherniakov (aujourd’hui)… Mais ces réussites ont un point commun : elles respectent la dimension symbolique de l’œuvre. Elles ne cherchent pas à rendre le mythe « crédible » au sens trivial ; elles en déploient, au contraire, la portée intemporelle.

C’est là que réside la véritable exigence. Transposer un mythe n’est pas un geste décoratif : c’est un acte d’interprétation majeur qui exige une intelligence dramaturgique rare, une écoute profonde de la partition et, surtout, une grande humilité face au matériau mythique.

Le mythe n’a donc nul besoin d’être ramené à notre époque pour nous parler. Il nous parle déjà — depuis toujours. La mission du metteur en scène n’est pas de le traduire en langage contemporain à tout prix, mais de créer les conditions scéniques qui permettront à cette parole immémoriale de résonner, ici et maintenant, dans toute sa profondeur.

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Stéphane Lelièvre

Stéphane Lelièvre est maître de conférences en littérature comparée, responsable de l’équipe « Littérature et Musique » du Centre de Recherche en Littérature Comparée de la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université. Il a publié plusieurs ouvrages et articles dans des revues comparatistes ou musicologiques et collabore fréquemment avec divers opéras pour la rédaction de programmes de salle (Opéra national de Paris, Opéra-Comique, Opéra national du Rhin,...) Il est co-fondateur et rédacteur en chef de Première Loge.

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