La Passagère, Capitole de Toulouse, vendredi 23 janvier 2026
Il faut savoir gré au Capitole de Toulouse d’avoir enfin rendu possible la création de l’opéra de Mieczysław Weinberg La Passagère, qui plus est dans de très bonnes conditions : le spectacle, importé d’Innsbruck, a été accueilli avec enthousiasme et émotion par un public venu nombreux.
Cette représentation de La Passagère de Mieczysław Weinberg, en ce vendredi 23 janvier 2026 au Capitole de Toulouse, constituait à n’en pas douter un véritable événement. Bien que l’opéra soit aujourd’hui assez solidement installé au répertoire contemporain — créé tardivement en 2006 mais régulièrement repris depuis, notamment en Allemagne — il n’avait encore jamais été donné en France. Cette création française était donc particulièrement attendue, d’autant plus que l’œuvre compte parmi les plus marquantes du compositeur.
Inspiré de la pièce radiophonique Pasażerka z kabiny 45 (La passagère de la cabine numéro 45) de Zofia Posmysz (1959), le livret déploie une dramaturgie d’une rare densité morale et psychologique. Sur un paquebot en route vers le Brésil, Lisa, ancienne gardienne SS, croit reconnaître en une passagère une ancienne détenue du camp. De cette reconnaissance supposée naît un vertigineux jeu de mémoire et de refoulement, où passé et présent s’entrelacent. L’opéra interroge avec une acuité troublante la culpabilité, la responsabilité individuelle, la repentance impossible, mais aussi la tentation du déni : Lisa se pense moins comme criminelle que comme victime d’un système, jeune Allemande ayant « obéi aux ordres ». À l’heure où l’on commence à mesurer pleinement le rôle actif des femmes dans l’appareil concentrationnaire nazi[1], la portée du propos résonne avec une force singulièrement actuelle.
Musicalement, la partition de Weinberg impressionne par sa richesse et son intelligence dramaturgique. Ancrée dans la modernité des années 1960-1970, elle refuse tout hermétisme dogmatique. Si la structure de l’œuvre est dense et parfois complexe — superposition de strates temporelles et géographiques, coexistence de plusieurs langages musicaux — la lisibilité demeure une priorité constante. En dépit de constants va-et-vient entre passé et présent, Weinberg et son librettiste ne renoncent pas à la clarté de l’intrigue ; ils s’attachent également à caractériser efficacement les personnages, auxquels ils confèrent une épaisseur psychologique permettant l’identification, l’empathie ou, au contraire, la répulsion. Cette clarté narrative rend l’opéra immédiatement accessible, sans jamais en atténuer la profondeur. (Pour en savoir plus sur La Passagère, consultez ici le dossier que nous avons consacré à cette oeuvre).
Pour cette création française, le Capitole a repris la production du Tiroler Landestheater d’Innsbruck (2022), mise en scène par Johannes Reitmeier, avec une scénographie de Thomas Dörfler. Un choix qui s’avère judicieux. Reitmeier privilégie une approche d’une grande lisibilité, sans surcharge conceptuelle ni intellectualisation excessive — un atout majeur pour une œuvre encore largement inconnue du public français. Le dispositif scénographique repose sur un plateau tournant ingénieux, permettant de passer avec fluidité de la cabine du paquebot au pont, puis au camp d’Auschwitz. Une grande cheminée de bois, tour à tour élément du navire ou du camp, fonctionne comme un symbole glaçant de continuité entre les deux mondes. Les changements à vue ne brisent jamais la tension dramatique et offrent au spectateur des repères clairs dans les diverses strates du récit.
La direction d’acteurs, précise et efficace, s’appuie sur une équipe de chanteurs-acteurs d’un remarquable niveau. Anaïk Morel (Lisa) livre une performance saisissante. Glaçante dans les scènes du camp, elle impressionne surtout dans les épisodes se déroulant sur le paquebot, où elle incarne une femme en apparence ordinaire, épouse amoureuse et presque banale. C’est précisément dans cette normalité que le personnage devient le plus troublant. Anaïk Morel excelle à faire affleurer les failles, la dureté mêlée de culpabilité, donnant à Lisa une épaisseur humaine terrifiante. Vocalement, son timbre chaud, rond et parfaitement projeté rend pleinement justice à l’écriture exigeante du rôle.
Face à elle, Nadja Stefanoff impose une Marta bouleversante. Sa première apparition, spectrale et figée, est d’une force saisissante. Le contraste avec la jeune prisonnière du camp — à la fois fragile et digne, terrifiée et résignée — est magistralement rendu. La voix, à la fois douce et puissante, conserve sa qualité sur tout l’ambitus et se déploie dans de magnifiques envolées lyriques. La scène du second acte où Martha évoque, à l’occasion de son anniversaire, l’arrivée de l’automne en Pologne, dans un chant tendre et résigné où elle accepte sereinement la mort, constitue l’un des sommets émotionnels de la soirée.
La distribution secondaire est à l’avenant. Le Tadeusz de Mikhail Timoshenko confirme les belles qualités de ce chanteur, dont la ligne de chant noble et les couleurs vocales émouvantes captivent immédiatement. Airam Hernández campe un Walter d’une grande justesse, alliant belle projection vocale, timbre clair et soyeux, et engagement dramatique. Un très bel artiste, dont on admire la grande adaptabilité stylistique (on l’a applaudi aussi bien dans Boris Godounov que Pénélope ou Otello !) On saluera également la Krystina touchante de Victoire Bunel, la Vlasta solidement incarnée par Anne-Lise Polchlopek, et surtout la Katja de Céline Laborie, dont le chant russe « Toi, lointaine vallée », intégralement a cappella au deuxième acte, fut un moment de grâce suspendue.
L’Orchestre national du Capitole s’approprie avec brio cette partition rare, rendant aussi bien la violence âpre de l’introduction de l’œuvre — qui n’est pas sans rappeler celle de la danse de Salomé de Richard Strauss — que les moments de suspension temporelle (la première apparition de Martha) ou les emprunts à des musiques populaires, comme la valse du commandant (rappelant curieusement le Domino d’André Claveau !) . Le Chœur du Capitole se montre tout aussi remarquable, notamment quand il s’agit, au premier acte, d’évoquer les barreaux qui, à Auschwitz , séparent les prisonniers du ciel, ou dans l’invocation finale au sinistre « Mur noir », d’une intensité dramatique saisissante. À la tête de ces forces, Francesco Angelico dirige avec une attention constante au détail et à la fluidité du discours musical, suscitant un enthousiasme manifeste du public.
Accueillie par une salle profondément émue et unanimement enthousiaste, cette création française de La Passagère s’impose comme une réussite majeure. Une soirée d’une belle émotion, qui rappelle combien l’opéra, dans ses formes d’expression les plus modernes, peut conjuguer exigence, lisibilité et émotion. La captation, prochainement diffusée sur Mezzo, Medici.tv et POM.tv, permettra heureusement d’en prolonger l’écho.
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[1] Voir les documentaires Les femmes du IIIe Reich de Barbara Necek (2018), Les femmes dans le projet nazi de Christian Delage (2020), ou encore Des femmes au service du Reich de Christiane Ratiney (2020).
Lisa : Anaïk Morel
Walter : Airam Hernández
Marta : Nadja Stefanoff
Tadeusz : Mikhail Timoshenko
Katja : Céline Laborie
Krystina : Victoire Bunel
Vlasta : Anne-Lise Polchlopek
Hannah : Sarah Laulan
Yvette : Julie Goussot
Bronka : Janina Baechle, Svetlana Lifar
Une vieille femme : Ingrid Perruche
1er SS : Damien Gastl
2e SS : Baptiste Bouvier
3e SS : Zachary McCulloch
Un vieux Passager : Hazar Mürşitpinar
Kapo, Surveillante principale : Manuela Schütte
Comédien : Frédéric Cyprien
Orchestre national du Capitole, dir. Francesco Angelico
Violon solo : Quentin Vogel
Chœur de l’Opéra national du Capitole, dir. Gabriel Bourgoin
Mise en scène : Johannes Reitmeier
Scénographie : Thomas Dörfler
Costumes : Michael D. Zimmermann
Lumières : Ralph Kopp
La passagère
Opéra en deux actes, huit tableaux et un épilogue de Mieczysław Weinberg, livret d’Alexander Medvedev, créé le 25 décembre 2006 à Moscou (en version de concert), puis en 2010 au festival de Bregenz (version scénique).
Capitole de Toulouse, représentation du vendredi 23 janvier 2026.

