Maria Egiziaca à Venise en mars 2024,Turandot et Tosca à Torre del Lago en août 2024, Le Barbier de Séville à Parme en mars 2025 et une série de Stiffelio, actuellement en tournée (il s’agit d’une coproduction entre les théâtres de Plaisance, de Modène et de Reggio Emilia) : le célèbre metteur en scene italien aura rarement été aussi actif que ces dernières années ! À l’occasion des représentations de Stiffelio programmées à Reggio Emilia ces 16 et 18 janvier, Ivonne Begotti a rencontré Pier Luigi Pizzi pour un entretien exclusif…
Ivonne BEGOTTI : Stiffelio fait partie des opéras les moins connus de Giuseppe Verdi, mais il a pourtant remporté un énorme succès ces dernières semaines : que signifie pour vous cette nouvelle création ?
Pier Luigi PIZZI : Elle confirme que Stiffelio est loin d’être une œuvre mineure de Verdi. La preuve en est l’unanimité des critiques élogieuses dont notre production a fait l’objet dans les théâtres d’Émilie.
I. B. : Une caractéristique particulière de votre Stiffelio est le noir et blanc, très suggestif et très apprécié. Pouvez-vous nous en expliquer les raisons et les intentions ?
P.-L. P. : Le noir et blanc sont les tons chromatiques qui conviennent à ce sombre drame nordique. Ce sont les nuances infinies de gris que l’on retrouverait dans un film similaire tourné en noir et blanc.
I. B. : Les costumes raffinés font partie de votre esthétique personnelle : une telle beauté se justifie-t-elle en soi, ou est-elle indissociable de la recherche de la vérité et du sens des choses ?
P.-L. P. : La recherche constante de la beauté est une partie fondamentale et intégrante de mon travail, non pas pour un résultat purement esthétique, mais pour aller sans ambiguïté au fond du sujet.
I. B. : Les scènes de Stiffelio ont un fort impact émotionnel. Le sens de la perspective, l’utilisation méticuleuse de l’espace, la puissance artistique des environnements recréés sont renforcés par les lumières. Comment parvenez-vous à établir une collaboration aussi intense avec ceux qui vous accompagnent sur scène ?
P.-L. P. : L’organisation rigoureuse de l’espace et la pratique de la perspective me viennent de ma formation d’architecte et sont toujours à la base de ma méthodologie de travail. Il est très important d’avoir à mes côtés depuis des années les mêmes collaborateurs complices.
I. B. : Sur le plan musical, Stiffelio est particulier car on y reconnaît le style verdien, même s’il ne présente pas d’airs immédiatement séduisants et reconnaissables. La complicité avec le maestro Sini et les chanteurs semble également remarquable : cette entente a-t-elle été facile ou laborieusement construite ?
P.-L. P. : Avec Leonardo Sini, l’entente a été immédiate, mais nous avons également construit le spectacle en parfaite communion d’esprit avec les chanteurs.
I. B. : Gregory Kunde, Lidia Fridman, Vladimir Stoyanova : la distribution est de renommée internationale et les chanteurs sont vocalement tout à fait dignes d’éloge, mais ils surprennent également par leur capacité d’interprétation. Leur jeu si précis est-il un travail supplémentaire ou essentiel pour l’opéra ?
P.-L. P. : Pour obtenir un résultat de haute qualité sur le plan théâtral, il faut un grand engagement de la part des interprètes. C’est ce qui nous a permis d’atteindre la crédibilité indispensable.
I. B. : Au XIXe siècle, la censure est intervenue à plusieurs reprises sur l’œuvre de Piave et Verdi. Que pensez-vous du livret, qui a parfois été sévèrement critiqué dans les journaux de l’époque ?
P.-L. P. : La censure est intervenue pour des raisons morales, et non sur les qualités littéraires du livret, qui a sa propre fonctionnalité.
I. B. : Au cours de votre carrière artistique, vous avez abordé aussi bien le genre comique que le genre sérieux, le théâtre du XVIIe siècle et celui du XXe siècle. Que représente Verdi pour vous ?P.-L. P. :
Verdi est le paradigme de l’opéra.
I. B. : L’opéra met en scène un pasteur protestant qui pardonne à sa femme adultère en citant les Évangiles. Mais Lina trahit-elle son mari bien-aimé dans un moment d’égarement ou subit-elle une violence soudaine ?
P.-L. P. : La désorientation et la solitude sont déterminantes dans le comportement de Lina.
I. B. : Au début de l’œuvre, Jorg conclut son invocation introductive en disant : « Il arrive… la mariée est avec lui… Que le ciel veuille bien / Que l’amour ne soit pas un obstacle au zèle ! »). Il semble qu’un thème central de Stiffelio soit la possibilité pour les ministres du culte de se marier, une question toujours d’actualité et qui n’est pas admise dans l’Église catholique. Le thème religieux est-il important pour Verdi ?
P.-L. P. : Le thème religieux est important dans la mesure où il conditionne le destin des personnages.
I. B. : Après le succès remporté à Plaisance et à Modène, Stiffelio sera à l’affiche à Reggio Emilia les 16 et 18 janvier. Que deviendra ensuite cette édition inoubliable ? D’autres théâtres l’accueilleront-ils ?
P.-L. P. : Rien n’est prévu pour le moment.
I. B. : Au cours de votre carrière, vous avez contribué de manière déterminante à la redécouverte du répertoire baroque et à la renaissance de Rossini : pensez-vous qu’un auteur comme Giovanni Pacini, qui était célèbre à son époque et qui est aujourd’hui presque oublié, ne mériterait pas d’être redécouvert ? D’autant que le 17 février marque le 230e anniversaire de sa naissance.
P.-L. P. : Je connais assez peu la production de Pacini… Il y a quelques années, j’ai vu Saffo avec Leyla Gencer au San Carlo et j’en garde un bon souvenir.
I. B. : De plus, Reggio Emilia mène actuellement le projet Opera per tutti (L’opéra pour tous), qui vise à promouvoir l’opéra et, en particulier, le compositeur originaire de Reggio Emilia Achille Peri (1812-1880). Selon vous, comment pourrait-on intéresser les jeunes générations à l’opéra ?
P.-L. P. : Je connais et j’apprécie Euridice de Jacopo Perì, mais je ne sais rien d’Achille. Je vais me renseigner ! D’après mon expérience personnelle, je peux dire que les jeunes sont surtout attirés par la qualité de la représentation, la clarté du discours et la crédibilité des personnages.
I. B. : En décembre 2023, le chant lyrique italien a été reconnu par l’Unesco comme patrimoine immatériel de l’humanité. Selon vous, existe-t-il une manière particulière d’aborder l’opéra en Italie, ou bien la production et la consommation sont-elles « mondialisées » ?
P.-L. P. : C’est une reconnaissance méritée et très appréciée. Faisons en sorte qu’il continue d’être une expression artistique typiquement italienne !
I. B. : Dans l’espoir de vous revoir bientôt, pouvons-nous vous demander quels sont vos prochains projets ?
P.-L. P. : Je suis désolé. Je n’aime pas faire de révélations à l’avance, par superstition. Vous le saurez lorsque nous serons proches de la première !
Reggio Emilia, propos receuillis par Ivonne Begotti le 13 janvier 2026

