L’Ange gardien : Julie Roset
Miriam de Magdala : Mariana Flores
Maria : Anna Quintans
Yehudah: Mark Milhofer
Jésus: Andreas Wolf
Chœur de Chambre de Namur et Chœur d’enfants Les Pastoureaux
Capella Mediterranea, dir. Leonardo García-Alarcón
La Passione di Gesù, Overo il vangelo di Giuda
Un Labyrinthe en canon sous la forme d’un oratorio
Musique de Leonardo García-Alarcón, livret de Marco Sabbatini
Livre disque Alpha, 2 CD enregistrés en 2023-2024
« Vois, je me traîne aussi ! mais, plus qu’eux hébété,
Je dis : Que cherchent-ils au ciel tous ces aveugles ? »
« Les aveugles », du recueil Les Fleurs du mal de Charles Baudelaire (1857)
Que cherche-t-il au ciel, Leonardo Garcia–Alarcon, ce chef célèbre pour ses interprétations baroques ? Il y a peu, il s’est décidé à se confronter en particulier à deux œuvres, à ces deux monuments qu’il admire et chérit par-dessus tout, à savoir la Passion selon Saint-Jean et la Passion selon Saint Matthieu de Jean-Sébastien Bach. Dans le même temps paraissait sa Vie de musiques, livre dans lequel il évoquait son tropisme vers la composition. « Dans mon oratorio, je développe un hommage intime à toute l’histoire de la musique », aime-t-il à dire. Personnel, sans doute. Intime, est-ce si sûr ?
Le livret ne se contente pas d’emprunter à l’Évangile apocryphe de Judas, faisant de cette Passion argentine un cas à part dans la multiplicité des Passions en musique, puisque se référant à un texte non reconnu par l’Église. Ce choix dit beaucoup des recherches personnelles, spirituelles du compositeur à la foi ardente et questionnante. D’autant que, convoquant Bach, Marco Sabbatini y mêle des fragments en allemand mais aussi en espagnol – tropisme argentin oblige ! L’histoire de cet Évangile de Judas (un document retrouvé il y a peu sous forme lacunaire et publié en 2006, actuellement en restauration à Genève) met la lumière sur la personnalité complexe de celui que l’on accuse sans cesse d’avoir vendu le Christ, alors qu’en réalité, ce serait le Christ qui l’aurait choisi afin qu’il le trahisse pour connaître la transfiguration de l’humain au divin. Ajoutons que le rôle des femmes, Marie Madeleine et Marie, est largement développé par rapport aux deux Passions les plus souvent mises en musique.
Le travail sur l’oratorio a pris quatre années. Et près de quatre ans après sa création au Festival d’Ambronay, lieu où García-Alarcón fit ses premières armes, voici donc l’enregistrement du premier opus du chef-compositeur. S’il avait écrit le dernier acte manquant de l’opéra de Draghi, Il Prometeo (dans le style de 1669, date de sa création), s’il s’était autorisé à réécrire entièrement certains airs des Indes galantes de Rameau (1735) à Paris en 2019, ici la tâche est toute autre.
D’emblée, L’Incipit, confié à un chœur de femmes, donne le ton d’un mélange de genres et de styles qui influent sur l’ensemble de cette Passion moderne. Où, comme il l’annonce lui-même, se reflète « la synthèse de toutes mes expériences du contrepoint de la Renaissance et du Baroque ».
C’est d’ailleurs là ce qui séduit et pose problème à la fois. Certes, la violence tragique de la Passion impose de telles luxuriances instrumentales et vocales. Mais une telle profusion – de références, de styles mêlés, de parties chorales saturées – n’est-ce pas parfois too much ? L’immense culture de Leonardo García-Alarcón ne lui joue-t-elle pas quelque tour ? N’y-a-t-il pas là une sorte d’hubris poussant à tout compiler, tout expérimenter et tout dire, frôlant parfois la saturation – si loin d’une épure ?
Pourtant, on peut être emporté par la magnificence des voix, subjugué par ces vastes chœurs, ces nappes orchestrales à l’écriture savante et plongeant dans la polyphonie du XVIIe siècle, submergé par l’étoffe du contrepoint, les frottements harmoniques, les innombrables mélanges de styles et les stridences vocales.
Partout, des fugues, « procédé d’écriture qui est ma langue naturelle depuis l’enfance ». Car l’œuvre peut être âpre comme dans le Pater Noster à 14 voix. Et des scansions de tambour se lève Le chaos par la voix du Pierre, bouleversant baryton-basse de Victor Sicard, qui porte les moments les plus complexes de la partition (« Je lui ai écrit des choses difficiles, dans un langage presque moderne, dissonant, parce que dans les Évangiles apocryphes, Pierre doute tout le temps »). Mais cette Passion de Jésus fait aussi une vraie place à de purs moments de poésie suspendue (les interventions de l’Ange) comme de frénésie épouvantée (les Apôtres au tombeau à l’annonce de la Résurrection). Partout, les glissements de style : le canon dodécaphonique de la Plainte au sépulcre, le jazz ou le reggae qui font irruption dans la voix de Jésus (non sans référence subliminale à Miles Davis) avant de se désagréger en un nouveau monde musical.
La palette instrumentale est vaste. Ici la clarinette se fond dans le bandonéon, ce symbole d’une Argentine où Charles Gardes le toulousain a su devenir un flambeau musical en signant Carlos Gardel, dont l’ombre passe à de multiples reprises. Ici, le son sourd d’un tambour amérindien colore les voix, là le xylophone fait penser à une danse au rictus macabre. C’est peu dire que l’excellente Capella Mediterranea est sollicitée, dans une palette très élargie. Et ce ne sont rien moins que seize solistes qui se joignent au Chœur de Chambre de Namur et au Chœur d’enfants Les Pastoureaux.
La place de l’Ange pur et radieux de Julie Roset est particulière : elle transfigure la partition à chacune de ses interventions, et sa surprenante Gymnopédie de l’Ange gardien, seul texte en français, laisse un goût de paradis à l’ombre d’Olivier Messiaen. Les voix de Mariana Flores (Miriam de Magdala) et d’Anna Quintans (Maria) apportent d’autres touches poétiques par leur présence impérieuse, évidente et par l’ensorcellement de leurs timbres qui parfois se mêlent de façon si complémentaire. Yehudah prend les couleurs du ténor Mark Milhofer, dont l’engagement est palpable à chacune de ses interventions. Quant à Jésus, c’est la formidable basse Andreas Wolf qui l’incarne de façon extrêmement poignante avec puissance, majesté et… humour (car le Christ rit).
Chaudron de styles multiples, creuset ambitieux et audacieux, cette Passion de Jésus interroge. De fait, le sous-titre latin de cet objet musical non identifié est révélateur à bien des égards : « Labirinto canonico in musica sotto forme di oratorio », c’est à dire : « Un labyrinthe en canon sous la forme d’un oratorio ». Il y a là une référence assumée à José Luis Borges comme à l’omniprésent Jean-Sébastien Bach et ses innombrables petits ou grands labyrinthes harmoniques. Le labyrinthe est également celui des emprunts, clins d’œil, évocations inconscientes de tant de styles musicaux que nous ne finirions pas de traquer dans les quatre-vingt-six numéros de la partition. Il y a enfin l’annonce d’un mystère de la création, comme de l’histoire toujours questionnée de la Passion du Christ.
Nous ne sommes jamais où l’on croit dans un labyrinthe, au risque de s’y perdre, comme un aveugle cherchant un espoir et une hypothétique lumière. Jusqu’à la sortie hasardeuse : ici, le canon final transfigure l’expérience en un moment solaire et fugitif. Que cherchons-nous au ciel ?
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