Soprano et ukulélé : Agathe Peyrat
Accordéon et voix : Pierre Cussac
Je chante la nuit
Claude Debussy (1862-1918), Beau soir
Georges Bizet (1838-1875), Je crois entendre encore
Joseph Colombo (1900-1973), La vie d’ici-bas
Charles Trenet (1913-2001), Le soleil et la lune
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Reine de la nuit
Camille Saint-Saëns (1835-1921), Danse macabre
Giacomo Puccini (1858-1924), E lucevan le stelle
Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Soleil, fuis de ces lieux
Brigitte Fontaine (née en 1939), Éternelle
Frederick Edward Weatherly (1848-1929), Danny boy
Maurice Yvain (1891-1965), Je chante la nuit
Henry Purcell (1659-1695), See even night herself is here
Bernice Petkere (1901-2000), Close your eyes
Léo Delibes (1836-1891), Sous le ciel tout étoilé
Richard Wagner (1813-1883), Romance à l’étoile
1 CD Alpha clasics (durée : 00’ 46’ 10’)
Enregistré en septembre 2025 à Saint-Omer
De Véronique Gens à Francesca Aspromonte (pour se limiter à ceux que nous avons personnellement chroniqués), les récitals thématiques autour de la nuit semblent une étape incontournable dans la construction de la discographie d’une chanteuse. Celui d’Agathe Peyrat s’écarte cependant des sentiers battus : accompagné à l’accordéon et au ukulélé, Je chante la nuit revisite de nombreux morceaux du répertoire lyrique et donne à redécouvrir Saint-Saëns, Puccini et Wagner comme s’ils avaient été des compositeurs de cabaret !
Attirés par la promesse aguichante d’un « concert secret », les spectateurs du dernier festival de Vézelay étaient nombreux, à la nuit close, dans les jardins de la mairie du village, pour découvrir l’univers d’Agathe Peyrat et de Pierre Cussac. Assis dans l’herbe ou restés debout, épaule contre épaule, pour lutter contre la fraicheur vespérale, les curieux s’étaient rapidement laissé charmer par l’univers foutraque de ce jeune tandem de musiciens et avaient chaleureusement accueilli une proposition aussi classique dans son contenu qu’audacieuse dans sa forme.
Deux mois plus tard, la sortie de l’album Je chante la nuit sous le label Alpha classics – avec entre autres le soutiens de la Cité de la Voix – offre l’opportunité de replonger dans cet univers tout en bénéficiant d’une qualité de son qui faisait cruellement défaut au concert vézelien en plein air.
Formée au chant lyrique et après de nombreuses collaborations avec des ensembles baroques aussi prestigieux qu’Aedes ou Pygmalion, Agathe Peyrat revient ici à sa voix naturelle et fait le pari réussi de « chansonnifier » plusieurs airs du grand répertoire pour les adapter à ses propres moyens vocaux et pour les faire entendre comme s’ils étaient des pièces musicales composées pour le cabaret. À ses côtés, l’accordéoniste Pierre Cussac est le démiurge génial des arrangements qui font sonner Saint-Saëns, Puccini et Wagner comme des compositeurs de café-concert ! Au cœur du disque, le morceau instrumental « E lucevan le stelle » substitue à la voix de ténor le souffle plaintif de l’accordéon sans que le génie mélodique de Giacomo Puccini y laisse la moindre plume. Bien au contraire, le Lamento de Cavaradossi trouve dans ce dépouillement une émotion primale qui prend aux tripes et rappelle que Puccini est l’exact contemporain des grandes chanteuses de beuglant.
Si la virtuosité et l’expressivité primesautière du piano à bretelles de Pierre Cussac séduisent instantanément, ce sont cependant les prestations vocales d’Agathe Peyrat qui font tout l’attrait de ce disque où coexistent différentes atmosphères.
Lorsqu’elle chante en allemand ou qu’elle aborde « La danse macabre » de Camille Saint-Saëns, posant un filet de voix expressionniste sur les arpèges de l’accordéon de son complice, Agathe Peyrat sait créer une ambiance sonore toute brechtienne qui n’est pas sans rappeler la Bande Originale de la série télévisée Babylon Berlin. Arrangée à la manière d’une chanson de café-concert, l’extrait de Tannhaüser « Ô du mein holder Abendstern » réussit même à donner à la mélodie de Richard Wagner une fausse allure de vieille chanson juive. Quant au morceau intitulé « Reine de la nuit », il est probablement celui dont la réorchestration a été la plus radicale de tout l’album ! Dans la tradition du tube des années 1980 « The lost opera » interprété par la chanteuse disco Kimera, Agathe Peyrat s’empare de l’inoxydable « Der Hölle Rache » pour en vulgariser les vocalises pyrotechniques sur un arrangement électro-pop enthousiasmant.
À l’univers de la mélodie et de l’opéra français, la chanteuse emprunte aussi un nombre conséquent de morceaux auxquels elle impose avec la même efficacité son processus de « chansonnification ». Parmi les arrangements les plus convaincants, on retiendra notamment « Je crois entendre encore » transposé de la voix de ténor à celle de soprano : le dialogue entre voix et accordéon évolue progressivement en une vocalise onirique à laquelle Pierre Cussac prête lui-même la voix. D’une esthétique épurée, sobrement accompagnée au ukulélé rejoint par l’accordéon, la rêverie de Platée « Soleil, fuis de ces lieux » sonne quant à elle avec une modernité étonnante et met à nu le génie mélodique de Rameau comme peu d’artistes baroques en sont capables. Quant à l’extrait de Lakmé « Sous le ciel tout étoilé », débarrassé de l’orchestration exotique de Delibes, il devient une complainte dans la tradition de celles des chansonniers de la butte Montmartre.
Si Agathe Peyrat séduit dans tous ces emprunts au répertoire lyrique, son album mérite aussi d’être écouté pour quelques reprises de titres de variété française, à commencer par le rare « Éternelle » de Brigitte Fontaine qui lui va comme un gant, ou bien encore « Le soleil et la lune » qui, chanté malicieusement, donne à entendre différemment le texte du fou chantant et confirme Charles Trenet comme l’un de nos plus grands poètes du XXe siècle.
D’air d’opéra en chanson de cabaret, l’album d’Agathe Peyrat et de Pierre Cussac a pour fil rouge des textes qui décrivent tour à tour la nuit comme un moment d’angoisse ou de jeux, de séduction ou de solitude. La mélodie de Maurice Yvain « Je chante la nuit » – qui donne son titre au disque – est de ce point vue un petit bijou d’élégance. Accompagnés avec lyrisme mais sans emphase par un accordéon charmeur, les vers du poème d’Henri-Georges Clouzot trouvent dans la bouche d’Agathe Peyrat une interprète délicate qui réussit la synthèse improbable d’Yvonne Printemps et de Felicity Lott.
À l’heure où la lumière décline et où les soirées d’automne se rafraichissent, écouter l’album Je chante la nuit tient donc la double promesse d’un répertoire éclectique et d’une proposition musicale audacieuse. Bien malin qui saurait dire, après cette jolie réussite, vers quels répertoires iront Agathe Peyrat et Pierre Cussac pour leur prochain enregistrement.
- Si vous souhaitez publier un commentaire (dans l’encadré ci-dessous, en bas de page), merci de prendre connaissance auparavant de la « Charte des commentaires » ! / If you wish to post a comment (in the box below, at the bottom of the page), please read the “Comment Policy” first!

