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Édito de septembre –
De la bonne « tenue » (?) des spectateurs d’opéra

par Stéphane Lelièvre 1 septembre 2024
par Stéphane Lelièvre 1 septembre 2024
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Assister à un spectacle quel qu’il soit est un acte social, qui nécessite de la part des spectateurs une bonne « tenue », à commencer par le respect – c’est bien le moins ! – des artistes, mais aussi des autres spectateurs qu’on s’efforcera de ne pas gêner par des déplacements, des interventions à voix haute, ou encore l’utilisation de son téléphone portable.

Dieu merci, le mot « tenue » revêt dans ce contexte un sens bien plus large que celui de simple « tenue vestimentaire » : il semble loin, le temps où l’opéra ou le théâtre classique n’ouvraient leurs portes qu’aux dames en robes et aux messieurs en costumes ; et le fait de pouvoir se rendre à l’opéra dans la tenue de son choix (on évitera peut-être tout de même certains extrêmes, tels les maillots de bain dans les festivals méditerranéens !) a fortement contribué à la salutaire démocratisation de cet art.

Pourtant, quelle n’a pas été ma surprise de voir cet été tous les messieurs portant un bermuda (même un bermuda très cher et très chic !) et souhaitant assister au Festival de Torre del lago se faire vertement réprimander par les ouvreuses, les avertissant que, conformément au règlement du théâtre, l’accès à la salle leur était interdit. (« C’est bon pour cette fois, mais la prochaine fois, mettez un pantalon sinon vous n’entrerez pas ! »)

Cette scène ubuesque (faut-il rappeler, de plus, qu’il a fait vraiment très chaud cet été en Italie ?) appelle de notre part quelques remarques :

  1. Le règlement en ligne dudit festival interdit les tenues « inadéquates », sans plus de précisions. Comment savoir si le bermuda est adéquat ou pas dans le cadre d’un festival estival ?
  2. Le règlement imprimé sur les billets de spectacles interdit quant à lui les shorts, pas les bermudas – ce n’est pas exactement la même chose. (Voyez les églises qui interdisent leur entrée aux femmes et hommes portant des shorts, mais acceptent les visiteurs en bermudas).
  3. Dans les faits : les reproches ont été faits EXCLUSIVEMENT aux hommes jeunes ou relativement jeunes ; les messieurs âgés portant des bermudas peuvent montrer leurs mollets sans risquer d’encourir le moindre reproche de la part des ouvreuses. Plus étonnant encore : les femmes peuvent quant à elles sans aucun problème porter des bermudas, des shorts courts ou ultra-courts, des jupes courtes ou ultra-courtes, des robes fendues jusqu’à la taille, des robes transparentes moulantes laissant très clairement apparaître leur fessier et le string choisi pour l’occasion (mais oui !). Elles réussissent toutes haut la main l’épreuve « des ouvreuses » sans s’attirer la moindre remarque. Le « règlement » ne les concerne visiblement pas… Lorsqu’on s’étonne de ce « deux poids, deux mesures » et de cette lecture très particulière du règlement, les arguments des ouvreuses ne convainquent pas totalement : « Ah… Euh… Oh… Écrivez à la direction… ».
    Un grand bravo en tout cas au spectateur qui, de toute évidence, a subi une première fois les remarques offusquées des ouvreuses et qui a choisi de revenir, les autres soirs… en jupe longue.

Le plus gênant dans l’histoire, ce n’est pas l’entorse incontestable faite au principe de parité et d’égalité. C’est le fait d’envoyer comme message que l’opéra serait réservé aux gens chics, snobs et fortunés, ce qui est particulièrement dommage dans le cadre d’un festival populaire, organisé au bord de la mer, dans une station balnéaire, où de nombreux spectateurs viennent de toute évidence pour la première fois et découvrent l’art lyrique à cette occasion.

Mais ce qui reste le plus choquant, c’est très certainement le fait que la « bonne tenue » des spectateurs se trouve ainsi réduite à ce seul aspect vestimentaire, qui est de loin le plus superficiel. Vous pouvez vous comporter comme le dernier ou la dernière des impolis ou des impolies : si vous portez un pantalon ou une robe, on vous accorde de toute façon l’indulgence plénière. J’ai en effet, au cours des trois soirées auxquelles j’ai eu la chance d’assister, vu des messieurs-dames très très chics se lever dès la dernière note de musique et quitter la salle précipitamment, visiblement soulagés que cette épreuve soit enfin terminée, sans applaudir le moins du monde (quel respect pour les artistes…) ; vu une jeune femme très très chic consulter sa messagerie téléphonique pendant toute la durée de Turandot ; vu trois dames se lever pendant le trio Ping-Pang-Pong, déranger tous les spectateurs pour aller faire un tour, puis revenir, en dérangeant de nouveau tous les spectateurs, pendant la scène des épreuves (mais bon… elles étaient en robes longues : tenue décente, donc tout va bien !) ; entendu un couple commenter de façon très spirituelle à voix haute la premier acte de Bohème  (« C’est qui Rodolphe ? C’est le petit gros ? Ah, moi, j’aurais dit l’autre plutôt ! Et c’est quand qu’il la saute ? Bientôt ? » Sic…) Mais encore une fois, tout va bien, le monsieur qui parlait était en pantalon.

Alors oui, mille fois oui, les spectateurs d’opéra doivent avoir pendant les spectacles une tenue décente. Mais cela n’a strictement, mais vraiment strictement rien à voir avec la hauteur des jambes des shorts ou bermudas.

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Stéphane Lelièvre

Stéphane Lelièvre est maître de conférences en littérature comparée, responsable de l’équipe « Littérature et Musique » du Centre de Recherche en Littérature Comparée de la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université. Il a publié plusieurs ouvrages et articles dans des revues comparatistes ou musicologiques et collabore fréquemment avec divers opéras pour la rédaction de programmes de salle (Opéra national de Paris, Opéra-Comique, Opéra national du Rhin,...) Il est co-fondateur et rédacteur en chef de Première Loge.

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