Carmen, Opéra Bastille, 7 février 2026
La sulfureuse cigarière arpente une Espagne des terrains vagues et des déclassés
En 2017, Paris était l’une des dernières villes à accueillir cette production de Carmen, créée en 1999 au festival de Perelada et acclamée – plus rarement conspuée – depuis à Oslo, Barcelone, San Francisco, Londres, Vienne, Boston, Venise, Buenos Aires… L’Opéra Bastille en est à sa troisième itération (le cap des cinquante productions va être franchi), et on peine à voir ce qui, au siècle dernier, pouvait choquer ou faire frémir dans ce spectacle aux provocations plutôt inoffensives. Même le torero dénudé full frontal pratiquant une air-corrida pendant l’intermède de l’acte II passe sans heurts le test du public.
Le mérite principal de la lecture de Calixto Bieito est de débarrasser l’œuvre de ses clichés folkloriques : nulle espagnolade au programme, pas plus que de castagnettes, de mantilles ou de danseuses de flamenco (sinon, ironiquement, comme déguisement pour enjôler les douaniers), et l’unique taureau représenté est un gigantesque panneau publicitaire sur un terrain vague. Si le lieu de l’action reste bien le pays natal du metteur en scène durant la période franquiste, c’est d’une Espagne réaliste qu’il s’agit, non de son simulacre touristique.
À cette volonté de nettoyage répondent les décors dépouillés, voire métonymiques d’Alfons Flores : une cabine téléphonique, un mât de drapeau, le taureau publicitaire, quelques chaises de camping et Mercedes fatiguées tout droit sorties d’un film d’Emir Kusturica, une arène réduite à un cercle de craie blanche et les éclairages efficaces d’Alberto Rodríguez Vega suffisent pour faire exister l’espace.
Une fois l’espace créé, la question se pose de l’occuper. La réponse de Bieito est déroutante : la surabondance. Les chœurs sont en l’occurrence généreusement sollicités tout au long des quatre actes, sommés d’occuper chaque cm2 du plateau dans un encombrement visuel qui ferait passer une production de Zeffirelli pour du théâtre Nô. La masse synonyme de puissance aveugle contre l’individu seul face à ses pulsions ? La peur du vide ? Les scènes les plus réussies de cette production nous semblent pourtant être celles où les foules se dispersent, laissant l’action se resserrer sur les protagonistes.
Le plateau vocal offre son alternance de moments forts et de rendez-vous manqués. Les chœurs, d’une justesse et d’une vocalité impressionnantes, sont hélas cantonnés à des jeux scéniques stéréotypés, voire franchement lourdingues (la soldatesque lubrique de l’acte I, la foule hystérique devant les toreros à l’acte IV). On retrouve avec plaisir Stéphanie d’Oustrac dans un rôle qu’elle n’a pas fréquenté tant que cela, depuis la lecture très « théâtre de tréteaux » de Jean-François Sivadier (Lille, 2010) et la mise en abyme grinçante de Dmitri Tcherniakov (Aix-en-Provence, 2017). Son aisance scénique, sa capacité à faire exister les personnages d’un geste ou d’un regard ne sont un secret pour personne. Pourtant, ici, sa Carmen nous a semblé contrainte dans ses évolutions, presque engoncée. D’une sensualité plus « jouée » que réellement assumée, aux antipodes d’une Béatrice Uria-Monzon (à laquelle le programme rend hommage) ou d’une Elina Garanča dans la même production. Si la mezzo française, dont le français chanté sonne curieusement étranger, se tire avec brio des numéros attendus – la Habanera, « Les tringles des sistres tintaient…» -, c’est dans l’Air des cartes qu’elle révèle Carmen dans sa vérité la plus nue : une femme dont la soif de liberté se heurte à un destin implacable. Face à elle, le Don José de Russell Thomas (qui chantait Alvaro dans La forza del destino sur cette même scène en 2022) fait entendre un ténor presque trop héroïque pour le personnage. L’alchimie n’est pas vraiment au rendez-vous avec Carmen – la faute encore à un jeu de scène maladroit -, mais l’Américain fait montre de nuances et d’une expressivité touchantes dans « La fleur que tu m’avais jetée » comme dans son duo avec Micaëla. Amina Edris, au soprano puissant, parfaitement homogène, dépouille l’amoureuse de Don José de toute candeur excessive, rendant parfaitement crédible son « Je dis que rien ne m’épouvante ». Erwin Schrott retrouve un Escamillo qu’il a souvent pratiqué, notamment dans cette production en 2021 à Vienne. Si le français n’est pas son fort, son instrument garde l’airain et la projection de matamore parfaitement adaptés à son personnage – ce qui ne n’enlève rien à l’émotion qu’il parvient à transmettre dans son duo de l’acte IV avec Carmen. Légèreté et humour sont au rendez-vous avec les deux gitanes interprétées par Seray Pinar et Margarita Polinskaya, aux voix idéalement complémentaires. Parmi les comprimari masculins, parfaits dans leurs ensembles comme dans leurs interventions théâtrales, on retrouve le Remendado de Loïc Félix déjà présent lors de la reprise de 2022. Enfin, le comédien Michel B. Dupérial, dont le Lillas Pastia figure une sorte de Monsieur Loyal inquiétant, s’impose particulièrement par sa présence scénique.
La Canadienne d’origine ukrainienne Keri-Lynn Wilson fait entendre toute la brillance et toute la science de l’orchestre de Bizet, assurant un dialogue étroit entre la fosse et le plateau. Prélude et intermèdes sont enlevés avec autant de verve que de poésie – et sans doute est-ce cela qui nous aura manqué, au fond, dans la production de Calixte Bieito : un soupçon de poésie.
Carmen : Stéphanie d’Oustrac
Don José : Russell Thomas
Escamillo : Erwin Schrott
Micaela : Amina Edris
Frasquita : Margarita Polonskaya
Mercedes : Seray Pinar
Zuniga : Vartan Gabrielian
Morales : Florent Mbia
Le Dancaïre : Nicholas Jones
Le Remendado : Loïc Félix
Lillas Pastia : Michel B. Dupérial
Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris dirigé par Keri-Lynn Wilson
Mise en scène : Calixto Bieito
Décors : Alfons Flores
Costumes : Mercè Palolma
Lumières : Alberto Rodríguez Vega
Carmen
Opéra-comique en quatre actes de Georges Bizet, livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy d’après Prosper Mérimée, créé à l’Opéra-Comique à Paris le 3 mars 1875.
Représentation du 7 février 2026, Opéra Bastille (Paris)


7 commentaires
Loïc Félix n’était pas présent à la création à Paris en 2017., c’était François Rougier.
C’est étrange de trouver que les chœurs occupent beaucoup d’espace…. Ils sont nombreux et il faut bien qu’ils soient présents sur scène quand le livret le demande…
Bonjour. Merci Pour votre vigilance. C’est corrigé. S.L.
Merci pour votre lecture attentive ! Loïc Félix était en effet de la reprise en 2022, pas de la création en 2017.
Concernant les choeurs, voici « ce que le livret demande » pour la première scène : « Au lever de rideau, une quinzaine de soldats sont groupés devant le corps de garde. » Or, Calixto Bieito en convoque une quarantaine, qu’il traite en une masse déferlante. Comme les cigarières sont aussi nombreuses, et le cortège des enfants généreusement garni, l’espace devient rapidement saturé et les actions peu lisibles…
Quelle claque mais alors, la mauvaise, la brutale. Nous venons de Nice et nous faisions une joie de voir ce monument du répertoire, mon fils et moi. Quelle déception que l’Opéra de Paris ait cédé au racollage et à l’hypersexualité omniprésente dans nos sociétés. Mais désolé Bizet n’a pas besoin de sexe pour vendre. Le metteur en scène a tout faux et le choix de la vulgarité, du sexe omniprésent, inutile a appauvri l’oeuvre de Bizet. L’Opéra national se doit d’élever le débat, pas de rejoindre dans la fange et le manque d’originalité. Des scènes de fellation, de la nudité gratuite il y en a partout jusqu’à l’écoeurement. Quel plus cela apporte t’il à Carmen ?
Ah Frederique, je suis totalement d’accord avec vous. Nous avons préféré quitter l’opéra à l’entracte, déçues (ma fille et moi) de tant d’obscénités.
La musique de bizet toujours aussi exceptionnelle en revanche gâché par une mise en scène vulgaire.
Carmen est l’histoire d’une femme libre, dommage d’en avoir fait une œuvre tinté de machisme.
Une hyper sexualisation de l’œuvre qui n’apporte rien.
Décidément, nous ne voyons pas la même chose dans les spectacles ! Je n’ai pour ma part rien vu de ce qu’écrivent les lectrices précédentes : aucune hypersexualisation, aucun machisme ! Rien, mais alors rien de choquant (à moins d’être choqué par un monsieur qui danse tout nu ?), c’en est même plutôt désolant quand on songe au vrai scandale qu’a suscité Carmen à sa création. La mise en scène de Bieito a peut-être un tout petit peu choqué à sa création il y a trente ans, mais ce spectacle est devenu pour moi extrêmement sage (un peu trop ?) et consensuel.