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ProductionCompte rendu

Carmen nach Bizet ? : La Carmen post-Covid de l’Opéra d’État de Hanovre

par Cartouche 16 décembre 2020
par Cartouche 16 décembre 2020
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Décidément la Covid-19 n’en finit pas de frapper les maisons d’opéra. Elle a entrainé des spectacles expérimentaux, comme le réjouissant Covid fan tutte de l’Opéra de Finlande d’après le Cosi de Mozart (voir nos colonnes) ou l’émouvant et mystérieux FAUST [titre provisoire] de l’Opéra d’Amsterdam, qui se souvient par instant du Mefistofele de Boito. Leur titre disait tout et on savait à quoi s’en tenir. Aussi n’y a-t-il pas quelque supercherie lorsqu’on intitule Carmen un spectacle comme celui que présente l’Opéra d’État de Hanovre ? On y tripatouille (le mot est faible) la partition, arrangée pour un ensemble de chambre (sic) par Marius Felix Lange, qui modifie les harmonies et l’orchestration de Bizet. On ajoute une prière à la Vierge en basque au milieu du duo « Ma mère je la vois » (joli jeu de mots) et une chanson caló, dialecte des Gitans, à l’acte IV, et le beau prélude de l’acte II, placé à l’acte III sert de ballet pour un nu à la Rubens. Une voix off décline en allemand des textes additionnels dus au dramaturge Martin Mutschler en fonction du parti-pris de la mise en scène de Barbora Horáková : Carmen est une femme libre et José est un salaud monomaniaque, prêt à récidiver. Mais ai-je tout compris ? Au moins, La Tragédie de Carmen que présenta jadis Marius Constant aux Bouffes du Nord indiquait son cousinage avec l’opéra de Bizet. C’est prendre ici la distanciation à l’extrême, d’où le titre que nous suggérons.

« Séville la nuit et personne ne peut dormir »

Covid oblige, pas de chœur : il est remplacé par les solistes, comme pour le chœur des Cigarières « Dans l’air nous suivons des yeux ». Pas de couleur locale, à part les vélos-taureaux que manient les chulos de l’école de tauromachie à l’acte I et le toro de fuego de l’acte IV. Les quatre actes se déroulent sans interruption dans l’obscurité et dans un décor dystopique étouffant de terrain vague, de pylônes, de pneus usés, de casiers de bouteilles et de glissières d’autoroute qui suinte le désespoir, l’alcool et le trafic de drogues. Ambiance rave party et costumes « cultures urbaines ». Les mots « dunkel », « schuld » et « verdammt » reviennent souvent dans le texte lu en off. Violence partout. Pendant que l’orchestre s’accorde, Zuniga tire sur José. Carmen et Micaëla se battent pendant le chœur de la dispute à l’acte I. José tue Zuniga à l’acte II. Frasquita et Mercedes martyrisent Micaëla à l’acte III. Les éventails surdimensionnés de l’acte IV fonctionnent comme des armes et Carmen meurt d’un coup de navaja dans le dos. Noir du pantalon de cuir dans lequel parait Escamillo, ou de la mini-jupe de Carmen. Noir de la partition. Pas d’ouverture, rutilante de cuivres et de cymbales, et pas de contrebandiers. Dommage : le Quintette «Nous avons en tête une affaire » à l’acte II et le « Quant au douanier » à l’acte III, dans le style spirituel d’opéra-comique, apportent le nécessaire soulagement dans la tragédie de Carmen et José dont les destins sont ici matérialisés par des liens ou cordes. Noir enfin dans les harmonies qu’invente Lange : si elles avaient été de la main de Bizet, elles justifieraient les accusations de wagnérisme dont il a été l’objet. Mais n’est-ce pas ce mélange de gaité primesautière et de tragique, de soleil cru et d’ombres, comme dans le Trio des Cartes, qui fait la force de cet opéra ? Restent ici de belles images et la logique implacable de la démonstration, un tantinet appuyée.

L’atout majeur de cette production ce sont les voix de jeunes chanteurs, au français impeccable, qui forcent l’adhésion. D’abord la Carmen d’Evgenia Asanova, aux graves charnus et à l’aigu solide, qui défend pieds et ongles un rôle ici écrasant, bien soutenue par les voix fraiches de la Frasquita de Mercedes Arcuri et la Mercédès de Nina van Essen. La Micaëla de Barno Ismatullaeva est vocalement un poil trop lourd pour cet emploi de jeune ingénue, ici une grenouille de bénitier. Germán Olvera campe un Escamillo de charme et de nuances dans son air de bravoure. Le Don José de Rodrigo Porras Garulo suscite des applaudissements, rares, mais largement mérités. Un spectacle à voir à condition d’oublier l’original.

Les artistes

Carmen   Evgenia Asanova
Don José   Rodrigo Porras Garulo
Micaëla   Barno Ismatullaeva
Escamillo   Germán Olvera
Frasquita   Mercedes Arcuri
Mercédès   Nina van Essen
Zuniga   Yannick Spanier

Orchestre du Niedersächsisches Staatsorchester Hannover, dir   Stephan Zilias
Mise en scène   Barbora Horáková

Le programme

Opéra-comique en quatre actes de Georges Bizet sur un livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy, créé le 03 mars 1875 à Paris (Opéra-Comique). Musique arrangée par Marius Felix Lange et textes additionnels de Martin Mutschler.
Opéra d’État de Hanovre, 2020

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Germán OlveraEvgenia AsanovaRodrigo Porras GaruloBarno Ismatullaeva
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Cartouche

Premier baryton de la troupe Eratori, dédiée à la défense de l’œuvre lyrique de Claude Terrasse, Cartouche est agrégé d’anglais et l’auteur d’une thèse sur les opéras de Benjamin Britten, de nombreux articles sur son oeuvre et celle de Ralph Vaughan Williams et du rapport texte et musique, XIXe-XXe. Il a échappé de peu au supplice de la roue et coule une retraite active après avoir officié à l’université de Caen.

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