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L’or du rire – « Crésus » de Reinhard Keiser à l’Athénée

par Laurent Bury 16 octobre 2020
par Laurent Bury 16 octobre 2020
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Alors que l’esthétique classique en France imposa à la fin du XVIIe siècle une implacable séparation entre comique et tragique, l’opéra vénitien conservait résolument cette caractéristique, et d’autres s’en réclamaient, comme l’opéra allemand né à Hambourg dans les années 1680. Le Crésus de Keiser ne fait pas exception à cette règle, et tandis que les monarques s’affrontent et que les amants s’entredéchirent, une sorte de bouffon de cour insère régulièrement ses interventions loufoques. Pour sa mise en scène, Benoît Bénichou a tout à fait respecté cette donnée, et l’on voit bien, dès le début du spectacle, qu’Elcius est un personnage à part, au costume transgenre et à la moquerie constante. Pourtant, il semble que ce comique-là ait un peu débordé sur le reste de la production, au point de parasiter tout le reste : fallait-il que le traître Orsanes, bien que clône de Marilyn Manson, soit aussi ridicule ? fallait-il que l’infortunée Clerida devienne une émule de Petula Clark version Seventies ? On ricane beaucoup durant la première partie de la soirée, et il faut attendre la seconde pour que l’émotion reprenne par moments ses droits. Sans être un chef-d’œuvre, le livret signé Lukas von Bostel n’est pourtant pas exempt de données intéressantes, et ce prince travesti en paysan qui se déguise en prince lorgnerait aisément vers le Shakespeare de Comme il vous plaira ou peut-être même du côté de Marivaux. Du moins le spectacle avance-t-il sans relâche, avec pour décor une boîte tournante qui se transforme à chaque scène, et en offrant aux personnages féminins un rôle plus actif qu’on pouvait le prévoir (voir la scène de bondage SM infligée par les deux demoiselles à leurs soupirants indésirables).

Les neuf solistes réunis sur le plateau semblent en tout cas prendre beaucoup de plaisir à interpréter cette œuvre

Dans la fosse, on pourrait également souhaiter que Johannes Pramsohler accorde parfois à la vingtaine d’instrumentistes de son Ensemble Diderot un peu plus le temps de caresser les mélodies. Là aussi, tout avance très vite, parfois un peu trop, même si l’on savoure les couleurs de cet orchestre évidemment bien plus réduit que celui de l’intégrale dirigée il y a vingt ans par René Jacobs.

Les neuf solistes réunis sur le plateau semblent en tout cas prendre beaucoup de plaisir à interpréter cette œuvre, et l’énergie qu’ils déploient est assez réjouissante à voir et à entendre. Le rôle le plus lourd est clairement celui d’Elmira, où Yun Jung Choi montre une voix virtuose mais charnue, à la hauteur des somptueux costumes de femme fatale conçus par Bruno Fatalot. Alors qu’Atys était un ténor chez René Jacobs (et une soprano dix ans auparavant, dans la première intégrale, dirigé par René Clemencic), c’est ici une mezzo-soprano, et Inès Berlet est étonnante sous ses divers visages, son timbre plein donnant une vraie personnalité à ce personnage muet pendant presque tout le premier acte. Obligé de camper un méchant ridicule, le baryton Wolfgang Resch s’en donne à cœur joie et survit à toutes les avanies. Charlie Guillemin en fait des tonnes mais les tenues les plus insensées lui vont comme un gant, rejoint dans son délire par l’Eliates de Jorge Navarro Colorado. Egalement ténor, Benoît Rameau est un Solon moins majestueux qu’on ne s’y attend (seul René Jacobs a choisi de confier le rôle à une basse) mais tire fort bien son épingle du jeu. Marion Grange a peu à chanter, mais sa voix s’assortit fort bien à celle de Yun Jung Choi dans leurs duos. Les clés de fa sont en fait les moins gâtés par la partition : si le rôle-titre concède au moins quelques airs à Ramiro Maturana, dont une belle lamentation, Andriy Gnatiuk n’a vraiment pas grand-chose à se mettre sous la dent en Cyrus et se rattrape par la forte présence scénique que le spectacle lui confère en faisant de lui une sorte de mafieux détestable à la clémence trompeuse.

Encore deux représentations à l’Athénée les 8 et 10 octobre, puis au Perreux (15-16 octobre) et à Herblay (15-16 avril 2021)

Les artistes

DISTRIBUTION

Crésus Ramiro Maturana
Cyrus Andriy Gnatiuk
Atys Inès Berlet
Elmira Yun Jung Choi
Orsanes Wolfgang Resch
Eliates Jorge Navarro Colorado
Clerida / Trigesta Marion Grange
Solon / Halimacus Benoît Rameau
Elcius Charlie Guillemin

 

Ensemble Diderot – Direction et violon Johannes Pramsohler
Mise en scène Benoît Bénichou

Le programme

 Crésus

Opéra en trois actes de Reinhard Keiser, livret de Lukas von Bostel, créé à Hambourg en 1711, version de 1730 (manuscrit de la Bibliothèque de Cracovie)

Représentation du 6 octobre 2020 (Paris, Athénée). Première française en version scénique.
Création de l’Arcal, compagnie nationale de théâtre lyrique et musical

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Johannes PramsohlerReinhard Keiser
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Laurent Bury

Une fois hors d'un charnier natal assez septentrional, Laurent Bury a longtemps habité sous les vastes portiques du 123, rue Saint-Jacques, du 45, rue d'Ulm et du 1, rue Victor Cousin (et même ensuite du 86, rue Pasteur, 60007). Longtemps, il s'est couché de bonne heure aussitôt après les spectacles que, de 2011 à 2020, il allait voir pour un autre site opératique. Papillon inconstant, farfallone amoroso, il vole désormais entre divers sites, et a même parfois l'honneur de prêter sa plume aux volumes de L'Avant-Scène Opéra.

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