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Manuel de Falla à Angers Nantes Opéra : comme un air d’Andalousie aux Pays de la Loire !

par Stéphane Lelièvre 11 novembre 2025
par Stéphane Lelièvre 11 novembre 2025

© Delphine Perrin pour Angers Nantes Opéra

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L’Amour sorcier / La Vie brève, Nantes, Théâtre Graslin, samedi 8 novembre 2025

Saluons l’heureuse initiative consistant à proposer un diptyque entièrement consacré à Manuel de Falla. Réunir L’Amour sorcier et La Vie brève dans une même soirée constitue à la fois un hommage au musicien espagnol et un geste finalement plutôt audacieux, tant ces œuvres, pourtant fondamentales dans l’affirmation d’une identité musicale espagnole moderne, demeurent injustement négligées sur les scènes françaises [1].

Fidèle à la ligne de conduite qui a été la sienne durant tout son mandat, Alain Surrans, directeur d’Angers Nantes Opéra, propose une saison 2026 (sa dernière à la tête de cette institution) à la fois riche et originale, conjuguant œuvres du répertoire, raretés, opéra contemporain, ouverture à un public diversifié – et notamment aux jeunes spectateurs. En ouverture de saison, ce sont donc L’Amour sorcier et La Vie brève de Manuel de Falla qui ont été offerts au public en version de concert.

Quand le public nantais se chauffe au soleil de l'Andalousie...

Sous la direction de Roberto Flores Vézes, l’Orchestre National des Pays de la Loire et le chœur maison atteignent une intensité remarquables. Le chef imprime à la soirée un souffle incandescent, privilégiant la couleur et la pulsation rythmique sans jamais sacrifier la précision. Le tissu orchestral, d’une densité admirable, met en valeur les pupitres (les cordes traduisant la puissance hypnotique du feu ou le hautbois chantant la mélodie « mauresque » et envoûtante de la « Danse du feu » dans L’Amour sorcier)  sans jamais nuire à la cohésion d’ensemble. Roberto Flores Vézes parvient à concilier la sensualité et le fougue de Falla avec une clarté presque française de texture, révélant la richesse polyphonique d’une écriture trop souvent réduite à ses effets pittoresques. La musique respire, danse, brûle… Une très belle réussite, qui rend encore plus amères les coupes claires brutalement décidées par la présidente de la région Pays de la Loire (Christelle Morançais, Horizons) dans les subventions allouées notamment à la culture et à la jeunesse, et qui ont récemment conduit l’Orchestre National des Pays de la Loire à se séparer de l’excellent chœur amateur qui l’accompagnait depuis une vingtaine d’années…

L’Amour sorcier : la transe et la chair

C’est L’Amour sorcier, dans sa version de 1916 pour orchestre symphonique et mezzo-soprano, qui ouvre la soirée. En Gitane, Lucie Roche fait une très belle impression : sa voix ample, au timbre sombre et granuleux, épouse idéalement la tension tellurique de l’œuvre. Son registre grave évoque par instants la matière brute du flamenco, sans jamais basculer dans la caricature. On apprécie l’homogénéité d’une émission qui équilibre registres grave et aigu, ainsi qu’une diction claire. Lucie Roche parvient à restituer la violence intérieure de la Gitane, entre malédiction et délivrance, et donne à ses trois interventions une belle densité dramatique.

La Vie brève : drame social et lyrisme incandescent

Après l’embrasement mystique de L’Amour sorcier, La Vie brève fait figure de contrepoint réaliste. Pour cette fresque tragique où se mêlent amours tragiques, drame social et fatalité, Angers Nantes Opéra a réuni une distribution  globalement cohérente et homogène.

Patricia Petibon, en Salud, divise cependant. Son investissement dramatique est indéniable, et sa présence incontestable ; mais la voix, parfois inégale, peine à imposer l’autorité que requiert le rôle. Les aigus se montrent incertains, le médium manque d’assise, et l’ensemble se révèle trop fragmenté pour rendre justice à la continuité émotionnelle du personnage. On apprécie toutefois l’implication et la sincérité expressive, deux qualités qui lui vaudront un accueil favorable de la part du public.

Face à elle, Carlos Natale campe un Paco solide, vocalement sûr et stylé, à la fois séduisant et brutal — un équilibre difficile qu’il trouve avec justesse. Jean-Luc Ballestra, en Oncle Sarvaor, impressionne par la plénitude et la projection de son timbre, immédiatement théâtral.

Le deuxième acte, moment charnière du drame, se distingue par l’apparition de la cantaora Laura Gallego-Gabezas, accompagnée du talentueux guitariste Hervé Merlin. Leur intervention apporte une authenticité et une tension émotionnelle saisissantes : soudain, la frontière entre opéra et flamenco s’abolit, et la scène devient un espace de vérité brute. On mesure ici à quel point Falla, par cette insertion du chant populaire, avait su anticiper les hybridations musicales à venir.

Le chœur, souvent utilisé dans la partition comme un commentaire dramatique, se montre exemplaire d’équilibre et de justesse expressive. Mention spéciale aux interventions solistes, étonnantes d’assurance et de justesse dans leurs courtes interventions, notamment celles de Seungmin Choi (Voix dans la forge) et de Pablo Castillo Carrasco (Manuel).

Une Espagne rêvée

Si la soirée laissait un léger regret — celui de l’absence d’une véritable mise en scène, qui aurait permis à ces drames andalous de s’incarner pleinement —, la richesse sonore et la cohérence d’ensemble compensent largement cette frustration. Vézes et ses musiciens construisent un paysage sonore d’une rare densité, où la musique traditionnelle devient matière symphonique, et métaphore de la fatalité.

Le public du Théâtre Graslin ne s’y est pas trompé : les applaudissements nourris ont confirmé l’enthousiasme suscité par ce qui, pour de nombreux spectateurs, constituait peut-être, au-delà des célèbres « Danse du feu » de L’Amour sorcier ou « Première danse » de La Vie brève, une (re)découverte. Espérons que ce succès encourage d’autres maisons à rendre à Falla la place qu’il mérite — celle d’un maître de la synthèse, entre sensualité espagnole, raffinement français et modernité européenne.

——————————————————-

[1] On se souvient cependant des productions scéniques de ces mêmes œuvres proposées par l’Opéra de Metz en juin 2024, et de L’Amour sorcier (version de 1915), couplé avec Le journal d’un disparu, donné à l’Opéra du Rhin en mars 2022.

Les artistes

L’Amour sorcier (version 1916)
La Gitane : Lucie Roche

La Vie brève
Salud : Patricia Petibon
Paco : Carlos Natale
Jean-Luc Ballestra : Oncle Salvador
La Grand-mère : Lucie Roche
Cantaora : Laura Gallego-Gabezas
Première vendeuse : Florencia Machado
Deuxième vendeuse : Evelyn Vergara
Troisième vendeuse : Hélène Lecourt
Voix du vendeur : Sung Joo Han
Voix au lointain : Carlos Montenegro
Voix dans la forge : Seungmin Choi
Manuel : Pablo Castillo Carrasco

Orchestre National des Pays de la Loire, Chœur d’Angers Nantes Opéra, dir. Roberto Flores Vézes

Le programme

El amor brujo (L’Amour sorcier) – version 1916
Ballet-pantomime en un acte, livret de Gregorio Martinez Sierra, première version créée le

La vida breve (La Vie brève)
Drame lyrique en deux actes, livret de Carlos Fernndez Shaw, créé (en français) au Casino de Nice le

Théâtre Graslin (Nantes), représentation du samedi 8 novembre 2025.

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Roberto Flores VézesCarlos NatalePatricia PetibonJean-Luc BallestraLucie Roche
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Stéphane Lelièvre

Stéphane Lelièvre est maître de conférences en littérature comparée, responsable de l’équipe « Littérature et Musique » du Centre de Recherche en Littérature Comparée de la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université. Il a publié plusieurs ouvrages et articles dans des revues comparatistes ou musicologiques et collabore fréquemment avec divers opéras pour la rédaction de programmes de salle (Opéra national de Paris, Opéra-Comique, Opéra national du Rhin,...) Il est co-fondateur et rédacteur en chef de Première Loge.

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