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La colline verte n’a pas fini de rougir —
L’affaire Friedman et les fantômes de Bayreuth : le festival Wagner bute sur son passé antisémite

par Stéphane Lelièvre 26 juin 2026
par Stéphane Lelièvre 26 juin 2026
Photo : D.R.
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À l’occasion de son 150e anniversaire, le festival bavarois a failli étouffer le débat qu’il prétendait ouvrir sur son passé. L’affaire Michel Friedman révèle les contradictions d’une institution encore en quête de réconciliation avec son histoire.

« Le sol de Bayreuth est contaminé »

Il y a des anniversaires qui engagent. Pour ses 150 ans, le Festival Wagner de Bayreuth, qui se tient cette année du 24 juillet au 26 août dans la ville bavaroise de Franconie, avait suscité un engouement sans précédent : en décembre 2025, les dernières places disponibles s’étaient envolées en moins d’une heure et demie. La directrice, Katharina Wagner, arrière-petite-fille du compositeur, avait solennellement promis de « jeter un regard critique » sur l’histoire du festival, une occasion, disait-elle, « d’aborder ouvertement les chapitres problématiques ».

Tout semblait donc en place pour un geste mémoriel fort. Le 26 juillet, quelques heures avant la première de Rienzi — l’opéra dont le jeune Hitler aurait dit qu’il lui avait révélé sa vocation politique, et dont la famille Wagner lui aurait offert la partition pour ses cinquante ans —, une conférence intitulée Voix réduites au silence devait ouvrir le débat sur l’antisémitisme de Wagner et sur les traces que cette haine a laissées dans l’histoire. L’intervenant choisi était Michel Friedman, figure majeure de la communauté juive allemande : avocat, essayiste, ancien vice-président du Conseil central des juifs en Allemagne, et descendant d’une famille dont une partie dut sa survie à l’industriel Oskar Schindler.

Puis la direction du festival a annulé l’événement. Motif invoqué : des « raisons de sécurité » et un délai trop court entre la conférence et la représentation du soir. Heinz-Dieter Sense, directeur général par intérim, affirma qu’il était « impossible de gérer le niveau de sécurité le plus élevé deux fois de suite au Festspielhaus ». Friedman, lui, n’avait reçu aucune menace. Il nota également que le festival avait délibérément omis d’ouvrir la vente des billets pour l’événement, dans une salle pourtant capable d’accueillir 1 500 personnes.

La réaction de Michel Friedman fut cinglante. « Le sol de Bayreuth est contaminé », déclara-t-il au Süddeutsche Zeitung. Et d’ajouter : « Cette annulation a réduit à l’absurde la volonté de s’engager sérieusement avec l’antisémite Wagner… Annuler des événements pour des raisons de sécurité, c’est se suicider en démocratie. » La presse allemande s’en empara avec appétit. La contradiction était en effet difficile à masquer : vouloir « regarder son histoire en face » tout en supprimant au dernier moment la seule initiative qui le faisait vraiment.

Face à l’ampleur du tollé, Katharina Wagner fit machine arrière. Le 18 juin, elle présenta ses excuses publiques, reconnut des « erreurs d’appréciation » de la part du festival et assura vouloir « commémorer les événements terribles auxquels l’histoire du festival est liée ». Friedman accepta ces excuses, les jugeant « sincères et crédibles ». La conférence aura donc bien lieu. Mais le mal était fait : l’incident avait mis en lumière, une fois de plus, les ambivalences profondes d’une institution qui peine à tourner la page.

Wagner, l'antisémite génialement contaminant

Le judaïsme dans la musique. Brochure originale de l'édition de 1869 - © Foto H. P.Haack

Pour comprendre pourquoi cette polémique touche si juste, il faut revenir aux fondements. Richard Wagner n’était pas simplement un compositeur aux opinions déplaisantes : il fut l’un des théoriciens les plus influents de l’antisémitisme culturel moderne.

En 1850, il publie sous pseudonyme Das Judenthum in der Musik (Le Judaïsme dans la musique), qu’il réédite et signe de son nom en 1869 — provoquant cette fois de vives protestations lors d’une représentation des Maîtres Chanteurs. Dans ce texte, il affirme que les Juifs sont incapables de produire un art authentique, qu’ils ne font que « singer » la vraie musique allemande avec des voix « grinçantes, couinantes et bourdonnantes ». Il va jusqu’à appeler à leur « auto-annihilation ». L’antisémitisme, chez Wagner, n’est pas une opinion parmi d’autres : c’est une obsession documentée jusqu’à sa mort dans les journaux de son épouse Cosima.

L’ironie tragique est que cette haine n’a pas empêché Wagner de s’entourer de musiciens juifs — Hermann Levi, Gustav Mahler, Bruno Walter, Otto Klemperer — dont le talent lui était indispensable. Levi, chef juif à qui Wagner confia la création de Parsifal, est d’ailleurs le modèle probable du personnage de Beckmesser dans les Maîtres Chanteurs, dont les musicologues ont depuis longtemps relevé les traits de caricature antisémite.
Après la mort du compositeur en 1883, le « mythe Bayreuth » fut activement entretenu par des héritiers pour qui le racisme était une conviction, pas un héritage gênant. Sa belle-fille Winifred, qui dirigea le festival de 1930 à 1945, était membre du NSDAP et amie personnelle d’Adolf Hitler — que les enfants Wagner appelaient « l’oncle Wolf ». Hitler, fervent admirateur de Wagner, fréquentait assidûment Bayreuth et en fit la vitrine lyrique du Reich. Les musiciens et chanteurs juifs furent congédiés. Puis déportés. Plusieurs périrent à Auschwitz.

Hermann Levi (1839-1900)

Les avancées réelles d'un travail de mémoire

Ce serait pourtant une injustice que d’ignorer les efforts accomplis depuis. Car Bayreuth n’est plus l’institution fermée sur elle-même qu’elle fut pendant des décennies. Le travail de mémoire, lent à démarrer, a fini par s’imposer, notamment après le tournant du millénaire.

En 2013, une série de stèles d’acier fut érigée dans le jardin situé en contrebas du Festspielhaus. Elles rendent hommage aux chanteurs, musiciens, chefs d’orchestre et metteurs en scène juifs qui avaient œuvré à Bayreuth avant d’être chassés, déportés ou assassinés par le régime nazi. C’est précisément à ce mémorial que devait faire écho la conférence de Friedman intitulée Voix réduites au silence.

En 2015, après cinq ans de travaux, le musée Richard Wagner de Bayreuth rouvrit ses portes, avec un espace considérablement agrandi consacré aux liens entre la famille Wagner et le national-socialisme : tracts antisémites conservés par la famille, témoignages sur le destin des artistes juifs du festival, … « Nous devons avoir conscience de notre histoire et travailler avec », déclara alors la maire de Bayreuth Brigitte Merk-Erbe.

Sur scène aussi, des gestes forts furent posés. En 2017, Barrie Kosky, metteur en scène australien et juif, devint le premier artiste juif non allemand à monter une œuvre sur la Colline verte. Sa production des Maîtres Chanteurs de Nuremberg fit sensation : le personnage de Beckmesser y apparaissait affublé d’une caricature géante de « juif orthodoxe au nez crochu », directement tirée de l’imagerie antisémite, avant que le décor se transforme en salle du tribunal de Nuremberg où les crimes nazis furent jugés. Wagner lui-même se retrouvait à la barre des accusés. Une production radicale, saluée par Angela Merkel présente dans le public, qui marqua les esprits dans toute l’Allemagne. « Je suis le premier metteur en scène juif qui monte cette œuvre à Bayreuth », avait déclaré Kosky. « En tant que Juif, je ne peux pas prétendre que cet opéra n’a rien à voir avec l’antisémitisme. »

Du côté de la baguette, la longue tradition de chefs juifs ayant dirigé à Bayreuth — de Hermann Levi à Daniel Barenboim, qui y dirigea 161 représentations entre 1981 et 1999 — a été perpétuée dans les décennies récentes par des figures comme Kirill Petrenko ou Simone Young. Cette continuité paradoxale, entre haine théorisée et admiration pratique, est sans doute l’une des énigmes les plus troublantes de l’histoire musicale.

Une institution à demi réconciliée

L’affaire Friedman révèle que ce travail de mémoire reste inachevé et fragile. L’incident s’inscrit dans une séquence plus longue de tensions. On a d’ailleurs noté, non sans ironie, qu’Alice Weidel, co-présidente du parti d’extrême droite AfD, avait été accueillie avec sa garde personnelle l’an dernier au Festspielhaus sans que cela  soulève aucune questions de « sécurité » ! C’est donc Michel Friedman, le Juif venu parler d’antisémitisme, qui aurait représenté une menace.

La Neue Zürcher Zeitung l’a formulé sans détour : « La véritable question est de savoir si Bayreuth veut vraiment se confronter à son histoire difficile, ou s’il préfère certains silences. » Le fait que la direction ait finalement cédé sous la pression publique ne dissipe pas ce doute : il s’agissait, comme l’écrit la NZZ, d’une « erreur typiquement bayreuthinienne dans toute sa complexité bureaucratique ». L’institution a failli se hisser à la hauteur de son anniversaire. Elle a trébuché.

L’histoire du Festival de Bayreuth est celle d’un génie contaminé, d’une famille compromise, et d’un travail de mémoire réel mais encore insuffisant. En 150 ans, la Colline verte a accumulé une dette considérable. Michel Friedman devait l’aider à la nommer. Il y parviendra finalement. Mais ce que l’incident a montré, c’est que le sol de Bayreuth, comme il l’a dit lui-même, reste bel et bien encore « contaminé »…

——————————————————————

Sources : Le Monde, Süddeutsche Zeitung, RTBF, Jewish News, Slipped Disc, Neue Zürcher Zeitung, Times of Israel, Forum Opéra, Cairn.info

Les humeurs du chef !

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Stéphane Lelièvre

Stéphane Lelièvre est maître de conférences en littérature comparée, responsable de l’équipe « Littérature et Musique » du Centre de Recherche en Littérature Comparée de la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université. Il a publié plusieurs ouvrages et articles dans des revues comparatistes ou musicologiques et collabore fréquemment avec divers opéras pour la rédaction de programmes de salle (Opéra national de Paris, Opéra-Comique, Opéra national du Rhin,...) Il est co-fondateur et rédacteur en chef de Première Loge.

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