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Compte renduConcertVu pour vous

Au Théâtre des Champs-Élysées : retrouvailles flamboyantes entre Marina Rebeka et Karine Deshayes

par Camillo Faverzani 23 mars 2023
par Camillo Faverzani 23 mars 2023
© Aymeric Giraudel - Jänis Delnats
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JAMAIS LE CYCLE DES GRANDES VOIX N'AURA SI BIEN DÉFENDU SON NOM !

Soirée entièrement italienne : le bel canto à l’honneur

Poker de reines gagnant

Depuis les prestations et enregistrements de Diana Damrau et Sondra Radvanovsky, les reines donizettiennes sont de plus en plus à l’honneur dans les concerts de bien des cantatrices, sans compter les deux volets de Bastarda que l’on joue en ce moment à la Monnaie de Bruxelles et les multiples reprises des trois grands titres du maître de Bergame : Anna Bolena, Maria Stuarda, Roberto Devereux. Il est moins courant, en revanche, de rencontrer ces œuvres dans une soirée où s’allient deux noms éminents de l’art lyrique, bien que Marina Rebeka et Karine Deshayes ne soient pas à leur coup d’essai dans ce genre de symbiose, les deux interprètes s’étant déjà affichées en février 2021, à Monte-Carlo, dans un programme assez semblable à celui d’aujourd’hui. Au printemps 2022, elles s’étaient aussi retrouvées sur cette même scène pour une Anna Bolena inoubliable.
Par ailleurs, à Paris, la mezzo-soprano française avait également convié son public à ces moments de partage, d’abord avec Patrizia Ciofi, ensuite avec Delphine Haidan, respectivement Salle Gaveau et à la Philharmonie, en avril et octobre derniers.
Seuls deux des opéras de la tétralogie donizettienne (n’oublions pas Il castello di Kenilworth dont des extraits sont aussi proposés à Bruxelles actuellement) sont abordés ce soir. Chacune de leurs héroïnes rencontre néanmoins sa rivale (Maria-Elisabetta, Anna-Giovanna), formant un poker de reines gagnant.

Après un prélude de Maria Stuarda, à la fois fougueux et harmonieux, il eût été sans doute plus judicieux d’enchaîner avec la sortita d’Elisabetta, avant de passer aux tergiversations de la reine d’Écosse. Nous ne pensons pas que Marina Rebeka se serait offusquée de céder à son illustre consœur la tâche d’ouvrir le chemin. Qu’à cela ne tienne… En associant une élégance extrême à une aisance sans faille, la soprano lettonne nous livre une cavatine au portamento époustouflant, suivie d’une cabalette où le volume ne met jamais en péril les fioritures les plus raffinées. Dans son air de présentation, sa rivale conjugue un récitatif éclatant à un larghetto angélique, puis à un allegro à l’aigu percutant, sublime dans le crescendo.

Avec Anna Bolena, on commence par la fin, à savoir la scène de folie de l’épouse infortunée d’Henry VIII, sans cabalette cependant, dont Marina Rebeka chante la cavatine du souvenir de la manière la plus élégiaque, après un récitatif très émouvant, impressionnant dans le haut du registre et par sa tenue. L’air du repentir de Seymour affiche une ligne et un legato admirables. Et le duo des aveux nous mène au théâtre, tant les répliques du récitatif paraissent dialoguées et la menace de la femme délaissée encourage une révélation déchirante. L’entente entre les deux interprètes est à son zénith et les pianissimi de Karine Deshayes donnent le frisson…

Avez-vous dit mezzo ?​

De fait, à ce stade de sa carrière et au vu de ce programme, peut-on encore ranger la cantatrice française dans la catégorie des mezzo-sopranos ? Tous les rôles ici incarnés étaient distribués au secondo soprano, sinon carrément à la primadonna. Cela est déjà vrai pour le répertoire rossinien d’Isabella Colbran. D’ailleurs, dans le duo d’Elisabetta, regina d’Inghilterra, qui est Elisabetta ? Qui est Matilde ? Encore elle, la reine vierge. Nous sommes au septième ciel. Et les variations et les couleurs sont éblouissantes dans l’aria de Semiramide, autre reine, les vocalises et les trilles fulgurantes, l’aigu insolent.
Et que dire de la gamme chromatique déployée pour la cavatine de Norma, hélas privée de sa cabalette, de la montée lumineuse vers le haut du registre ? Pour aboutir à ce travail d’orfèvrerie qu’est le duo de l’acte II – pourquoi ne pas commencer par le récitatif, d’ailleurs ? – dont l’andante est à peine murmuré et les ornementations de l’allegro, flamboyantes.
Devant l’ovation enthousiaste du public, deux bis s’ensuivent : le duettino de l’acte III des Nozze di Figaro, entre la Comtesse et Susanna, « Sotto i pini del boschetto », sur un ton badin, est un moment de détente amusée, avant la reprise de la strette du duo de Norma.

Souhaits

Troisième souveraine, Speranza Scapucci dirige de manière harmonieuse l’Orchestre de Chambre de Paris d’où ressortent surtout les cordes et les cuivres, notamment dans l’ouverture de Semiramide.
Depuis la fin de la crise engendrée par la pandémie, nos salles de spectacles parisiennes semblent avoir abandonné la tradition du bouquet. Crise économique ? Parité ? Peu importe. Un spectateur de bonne volonté y pense. En remerciement à ces trois reines.

Nous savons que Marina Rebeka est aussi à la tête de la firme discographique Prima Classic. Étant donné l’entente palpable qui unit ces deux artistes, pourquoi ne pas envisager un enregistrement de duos, consacré au répertoire allant de Rossini à Bellini, en passant par Donizetti, sur le modèle de ce que firent jadis Montserrat Caballé et Shirley Verrett, ou encore Mirella Freni et Renata Scotto ?

Enfin, un souhait : Norma est absente depuis plus de vingt ans de l’Opéra national de Paris. Disposant de deux cantatrices de cette envergure, il y aurait de quoi donner des idées à la programmation…

Bellini, Norma, "Mira, o Norma" (TCE, 2018)
Les artistes

Marina Rebeka, soprano

Karine Deshayes, mezzo-soprano

Speranza Scapucci, direction

Orchestre de Chambre de Paris

Le programme

Gaetano Donizetti – Maria Stuarda, Prélude
« Oh nube! Che lieve per l’aria ti aggiri… Nella pace del mesto riposo » (Marina Rebeka)
« Ah! Quando all’ara scorgemi » (Karine Deshayes)

Gaetano Donizetti – Anna Bolena, « Piangete voi?… Al dolce guidami » (Marina Rebeka)
« Per questa fiamma » (Karine Deshayes)
« Dio, che mi vedi in core »

Gioachino Rossini – Semiramide, Ouverture

Gioachino Rossini – Elisabetta, regina d’Inghilterra, « Non bastan quelle lagrime »

Gioachino Rossini – Semiramide, « Bel raggio lusinghier » (Karine Deshayes)

Vincenzo Bellini – Norma, « Casta diva » (Marina Rebeka)
« Deh! con te, con te li prendi », duo extrait de Norma

Paris, Théâtre des Champs-Élysées, mardi 21 mars 2023

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Karine DeshayesMarina RebekaSperanza Scappucci
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Camillo Faverzani

Professeur de littérature italienne à l’Université Paris 8, il anime le séminaire de recherche « L’Opéra narrateur » et dirige la collection « Sediziose voci. Studi sul melodramma » aux éditions LIM-Libreria musicale italiana de Lucques (Italie). Il est l’auteur de plusieurs essais sur l’histoire de l’opéra. Il collabore également avec des revues et des maisons d’opéra (« L’Avant-scène Opéra », Opéra National de Paris).

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