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Le Requiem de Verdi à Bordeaux : l’audace d’une autre écoute

par Aurélie Mazenq 21 juin 2026
par Aurélie Mazenq 21 juin 2026
© Pierre Planchenault
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Requiem de Verdi, Opéra de Bordeaux, vendredi 19 juin 2026

Monument du répertoire, souvent qualifié d’« opéra sacré », le Requiem de Verdi revient régulièrement sur les scènes de concert avec son mélange unique de ferveur religieuse et de théâtre humain. À l’Auditorium de Bordeaux, le choix d’une version réduite pour un effectif instrumental atypique invitait à redécouvrir l’œuvre sous un jour nouveau. Un pari audacieux, parfois déroutant, qui n’a pas toujours retrouvé toute l’esthétique verdienne, mais qui a offert d’autres perspectives, plus chambristes et plus intimes.

Une création contemporaine en guise de prélude

La soirée s’ouvrait avec une création de Sofia Avramidou, compositrice en résidence à l’Opéra National de Bordeaux, sous la direction d’Alexis Duffaure.

Cette courte pièce chorale, inspirée d’un texte d’Agota Kristof, fait entendre une invocation scandée, murmurée, parfois presque criée. Les voix du chœur y découvrent des territoires sonores plus contemporains, volontiers dissonants, avant de converger vers des lignes plus apaisées, évoquant par instants un lointain souvenir grégorien.

L’écriture, indéniablement travaillée, explore avec sensibilité la matière vocale. Pourtant, l’ensemble laisse une impression plus intellectuelle qu’émotionnelle. Surtout, son lien avec le Requiem de Verdi demeure difficile à percevoir. Cette invocation contemporaine semble évoluer dans un univers qui lui est propre et ne prépare pas la suite de la soirée. Quelques instants de fusion des voix retiennent l’attention, mais l’œuvre peine à susciter une véritable adhésion et apparaît finalement comme un prélude un peu extérieur au reste de la soirée.

Un Requiem entre dépouillement et questionnement

Pour entrer dans cette proposition, il faut accepter de laisser de côté, au moins un temps, la mémoire sonore que chacun porte de ce Requiem. Un exercice parfois difficile tant l’œuvre de Verdi est ancrée dans nos oreilles et notre imaginaire. L’effectif retenu pour cette adaptation transforme profondément l’écoute. Le piano de Martin Tembremande devient le principal moteur harmonique, tandis que la contrebasse, le cor, le marimba et les percussions colorent la partition de teintes nouvelles.

La présence d’un cor seul constitue un parti pris intéressant sur le plan de la couleur, mais l’exposition permanente de l’instrument, dont la justesse est par nature l’un des exercices les plus délicats, soulève parfois quelques interrogations quant à l’équilibre général de cette adaptation. Le marimba notamment apporte des résonances parfois presque irréelles, donnant à certains passages un caractère méditatif et suspendu. Cette réduction met les voix à nu et privilégie une dramaturgie plus intérieure. Mais le revers de cette approche est également perceptible. La luxuriance orchestrale de Verdi, ses grandes vagues sonores et sa théâtralité flamboyante se trouvent inévitablement atténuées. Certains accents surprennent, parfois au point de nous faire basculer vers un autre univers sonore, presque estival ou contemporain, où l’on peine parfois à retrouver pleinement la couleur du compositeur italien. Dans cette entreprise délicate, Salvatore Caputo s’attache pourtant à donner des départs clairs et à maintenir la cohésion de l’ensemble, même si la singularité de cet effectif et les nombreux équilibres à trouver engendrent çà et là quelques décalages.

Le pari est courageux mais il n’est pas toujours totalement gagné !

Un chœur remarquable malgré les contraintes

Le Chœur de l’Opéra National de Bordeaux, préparé et dirigé par Salvatore Caputo, propose une interprétation convaincante.

Dès le Requiem aeternam, il impressionne par la qualité de ses pianissimi, son homogénéité et son sens du recueillement. Le Dies irae déploie ensuite une puissance dramatique et une précision rythmique remarquée malgré les contraintes imposées par cette instrumentation réduite.

Quelques décalages apparaissent ici ou là, particulièrement dans les passages les plus exposés, mais le chef obtient de ses choristes une large palette dynamique et un véritable engagement dramatique. Le Sanctus se révèle plus contrasté. Si la virtuosité de l’écriture est bien défendue, les voix féminines, notamment les sopranos, paraissent parfois un peu trop incisives et auraient gagné à davantage de rondeur. La fugue finale, quant à elle, reste solidement tenue et conclut l’ouvrage avec une belle maîtrise contrapuntique.

Un quatuor de solistes inégal mais investi

La soprano Lucie Emeraude possède des aigus faciles et bien projetés qui trouvent leur pleine mesure dans le Libera me. Elle y déploie une énergie réelle et une endurance certaine, terminant la soirée avec beaucoup d’engagement. Le médium et le grave apparaissent en revanche plus réservés et parfois un peu raides, ce qui la conduit occasionnellement à peiner face à la masse chorale, notamment dans les grandes poussées dramatiques du final.

La belle découverte de la soirée vient incontestablement de Lauriane Tregan-Marcuz. Elle déploie un timbre riche, chaleureux et profondément nuancé. Son autorité naturelle, son charisme jamais ostentatoire et la qualité de son legato retiennent immédiatement l’attention. Le Liber scriptus est porté avec une véritable intensité dramatique, tandis que l’Agnus Dei la voit naturellement s’imposer par la plénitude de son émission. Une artiste dont on a immédiatement envie de découvrir le travail à l’opéra.

Le ténor Yu Shao convainc lui aussi dans cette partition. Son Ingemisco est abordé avec beaucoup de noblesse et un lyrisme toujours contenu. Les aigus se montrent aisés, la ligne demeure élégante et l’énergie constamment présente. Quelques légères anticipations apparaissent ponctuellement, sans jamais altérer l’impression générale d’une prestation très honorable.

Enfin, Antoine Foulon propose une lecture plus singulière de la partie de basse. L’autorité est là, la diction demeure claire et le sens du texte particulièrement soigné. La voix, plus barytonnante que véritablement abyssale, offre une couleur moins sombre que celle que l’on associe habituellement à cette partie, mais elle apporte en contrepartie une certaine luminosité et une élégance bienvenue.

Cette proposition n’aura peut-être pas toujours convaincu, mais elle a eu le mérite d’interroger notre manière d’écouter une œuvre que l’on croyait connaître par cœur. En bousculant certains repères, elle nous invite à réentendre autrement ce monument du répertoire. Et pour cela, il faut aussi saluer les artistes qui osent prendre le risque de la réinvention et nous proposent, le temps d’une soirée, un autre chemin vers Verdi.

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Les artistes

Lucie Emeraude, soprano
Lauriane Tregan-Marcuz, alto
Yu Shao, ténor
Antoine Foulon, basse

Chœur de l’Opéra National de Bordeaux, dir. Salvatore Caputo
Ensemble instrumental :
Martin Tembremande, piano
Violaine Launay, contrebasse
Benoît Cazaux, cor
Julien Pellegrini, marimba
Aurélie Claver-Delorme, timbales
Alexis Duffaure, grosse caisse

Le programme

Sofia Avramidou, La Prière (création)
Giuseppe Verdi, Messa da Requiem

Opéra de Bordeaux, concert du vendredi 19 juin 2026

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Yu ShaoSalvatore CaputoAntoine FoulonLucie EmeraudeLauriane Tregan-Marcuz
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Aurélie Mazenq

Critique musicale passionnée, Aurélie Mazenq fréquente les théâtres lyriques comme on entreprend un voyage : avec curiosité, émerveillement et l'envie intacte de se laisser surprendre. Des grandes scènes européennes aux maisons plus confidentielles, elle collectionne moins les spectacles que les émotions. À travers ses chroniques, elle aime partager ces vibrations invisibles qui naissent entre les artistes et le public, et qui font de chaque représentation une expérience unique.

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