Solaris, Nantes, Théâtre Graslin, mercredi 6 mai 2026
Othman Louati et Jacques Perconte signent une œuvre hybride où la voix, l’image et l’électronique dialoguent dans une fascinante continuité sensorielle
La représentation de Solaris, du compositeur Othman Louati et du vidéo-artiste Jacques Perconte, se poursuit à Angers-Nantes Opéra après sa création, en avril dernier à Roubaix, par l’Atelier Lyrique de Tourcoing ; puis l’œuvre sera présentée à Grenoble à la fin du mois. Sous-titrée « vidéo-opéra » dans le programme, inspirée du roman de Stanislaw Lem et du film d’Andreï Tarkovski, elle s’apparente en réalité davantage à une cantate profane contemporaine, où se mêlent chant, lecture de textes de Jacques Perconte — tantôt chuchotés, tantôt dits en ASMR — et musique instrumentale.
Une musique dans le sillage des traditions occidentales
À l’issue du spectacle, les lumières s’éteignent en laissant l’histoire dans une forme d’énigme, après une heure de musique et de vidéo. Une heure sans temps mort, pendant laquelle l’écoute ne se relâche jamais. Profondément ancrée dans le sillage de la tradition musicale occidentale, la partition d’Othman Louati n’a rien de pédant et demeure ouverte à tous les auditeurs. Au sein de cet héritage, la musique française, notamment celle de la fin du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui, semble traverser l’œuvre comme une lame de fond, sans jamais se laisser clairement identifier.
La structure même de la pièce renvoie à des formes connues : un prologue situe d’abord le contexte dramatique, avant une succession de tableaux qui entraînent régulièrement des changements de situation. Consciemment ou non, l’esprit se tourne vers la tragédie lyrique ou le grand opéra. Si le prologue est entièrement chanté, le corps de l’œuvre alterne parties vocales et lectures de textes, tantôt projetées de manière classique, tantôt en mode ASMR — ce phénomène neurocognitif popularisé par les réseaux sociaux — ici réalisé par des chuchotements au plus près du micro. Pour les lyricomanes, cette alternance entre chanté et parlé évoque aussi bien l’opéra-comique que le Singspiel ou encore le Sprechgesang, dans une conception résolument moderne. Le tout reste cependant entièrement au service de la narration, textuelle et musicale.
Mais, au milieu de ces références et traditions, c’est sans doute le traitement de l’électronique qui retient le plus l’attention. Plutôt que de l’utiliser de manière continue, comme souvent dans la musique dite contemporaine, Louati la considère comme une matière sonore, un timbre parmi les autres instruments, qu’il introduit uniquement lorsqu’il le juge nécessaire et dramaturgiquement efficace. Parfois réduite à un simple son électronique, parfois déployée à travers un jeu de spatialisation des haut-parleurs, elle intervient toujours à des moments clés du récit. Le même principe s’applique à la guitare électrique et au synthétiseur. Cela introduit une nouvelle perspective dans la partition, ce qui la rend plus fraiche. Grâce à cette approche, l’espace sonore n’est presque jamais saturé de sons amplifiés et ne fatigue jamais l’oreille. L’équilibre entre les cordes (violon, alto, violoncelle), les vents (cor, flûte, clarinette), les percussions, le synthétiseur et les dispositifs d’amplification se révèle subtil et particulièrement bien pensé.
Les images de Jacques Perconte, entre figuration et sensation
La vidéo de Jacques Perconte, l’un des vidéastes les plus reconnus dans ce domaine, demeure la plupart du temps figurative et accompagne directement le récit : paysages marins ou urbains, ciel, horizon, oiseaux, plateforme pétrolière, expansion de l’univers, planètes ou soleil. Les images frappent par leur beauté poétique. Rien ne semble chercher artificiellement l’effet de nouveauté ; pourtant, elles dégagent une dimension qui dépasse la simple illustration. Ce qui surprend surtout, c’est la forme de connivence qui paraît unir ces images à la musique. Après la représentation, Perconte nous confie que cette relation est en partie créée par le regard du spectateur. Cette quatrième collaboration avec Louati, nourrie de longues discussions avec le compositeur, lui permet néanmoins de concevoir des images en profonde adéquation avec la musique, avant même de la connaître précisément. Il reconnaît lui-même être surpris par le caractère aussi interactif du résultat, constat que partage également Louati.
Victoire Bunel, caméléon vocal d’une grande noblesse
La seule voix de l’œuvre est portée par Victoire Bunel. Au cours de ce parcours cosmique, la mezzo-soprano s’aventure à plusieurs reprises nettement en dehors de sa tessiture habituelle, notamment dans le grave, où la voix lyrique ne peut plus réellement se déployer. Mais cette contrainte devient ici une ressource expressive. Bunel s’en sert pour créer une atmosphère et un timbre à la fois inconnus, angoissants, mystiques et parfois rugueux.
La partition exige d’elle des changements incessants de registre — parlé, chanté, chuchoté — ainsi que de couleur vocale, parfois en l’espace de quelques secondes seulement. Elle relève ce défi avec une remarquable aisance, telle un caméléon qui s’adapte continuellement aux environnements sonores traversés.
S’il fallait émettre une réserve, elle concernerait certains passages où l’ensemble couvre la voix lorsque Bunel chante dans le registre très grave, et ce à plusieurs reprises. Quelques ajustements de balance pourraient toutefois facilement résoudre ce problème.
Après avoir assisté à Solaris, que l’on pourrait finalement qualifier davantage d’oratorio contemporain que de vidéo-opéra, une conviction s’impose : l’œuvre semble pensée par et pour des amoureux de la musique capables d’accueillir, sans hiérarchie ni rejet, les multiples courants de la tradition musicale occidentale.
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Victoire Bunel (mezzo-soprano) Chant
Regina Uijterwaal-Mulder Comédienne
Ensemble Miroirs Etendus
Iris Scialom violon
Camille Coello alto
Aurélie Allexandre d’Albronn violoncelle
Jérémy Peret guitare électrique
Émile Carlioz cor
Sarah Van Der Vlist flûte
Antoine Cambruzzi clarinette
Romain Louveau claviers
Guy-Loup Boisneau percussions
Cyprien Noisette percussions
Direction musicale Othman Louati
Anaïs Georgel Sonorisation
Solaris
Vidéo-opéra d’Othman Louati et Jacques Perconte, d’après le roman Solaris de Stanisław Lem
Nantes, Théâtre Graslin, représentation du mercredi 6 mai 2026.

