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L’Or du Rhin brille de nouveau à Marseille

par Jean-François Lattarico 7 mai 2026
par Jean-François Lattarico 7 mai 2026

© Camille Rovera

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L’Or du Rhin, Opéra de Marseille, mardi 5 mai 2026

Absent de la scène marseillaise depuis trente ans, L’or du Rhin revient enfin dans une production brillante et d’une grande lisibilité. Une distribution de très haute tenue et une direction de Michele Spotti théâtralement efficace qui rappelle qu’il y a bien une tradition italienne (Toscanini en était friand) du répertoire wagnérien.

Pour qui connaît la version parodique de la Tétralogie, la transposition de l’or du Rhin dans une banque pourrait sembler facile et quelque peu incongrue : c’est l’un des détours comiques des Joyeux Nibelungen d’Oscar Straus. Mais ne boudons pas notre plaisir : s’il n’y a rien de parodique chez Wagner (à moins que l’on prenne le terme dans son sens premier de « chant parallèle » : Wotan est un Zeus de l’Olympe germanique et le fratricide des Géants peut rappeler celui perpétré par Caïn), la lecture de Charles Roubaud, habitué des lieux, fonctionne à merveille, qui offre au public un spectacle d’une très grande lisibilité. En outre, la direction d’acteurs révèle à merveille l’idiosyncrasie des personnages : attitude hiératique et presque gauche des Géants, gestuelle dégingandée d’Alberich, quand celle de Loge est théâtrale et maniérée, légèreté vaporeuse et espiègle des trois filles du Rhin : on rêve que Wagner soit scéniquement aussi bien servi. Les décors d’Emmanuelle Favre, dans un style très Art déco font écho à l’architecture du théâtre qui fêtait il y a deux ans le centenaire de son inauguration. C’est la même esthétique qui prévaut dans la scène suivante, où la grande salle du château aux lignes épurées laisse entrevoir derrière son immense baie vitrée une forteresse embrumée digne de l’univers de Tolkien. L’atmosphère brumeuse est également bien rendue dans la scène du Niebelheim, le royaume souterrain des Niebelungen, au décor minimaliste et lunaire que soulignent les tonalités ocres des parois et de la scène mouvante centrale. Les vidéos impressionnantes de Julien Soulier permettent de préserver la dimension fantastique de l’intrigue, dans les métamorphoses d’Alberich, en dragon puis en crapaud. C’est le cas aussi dans la scène finale en apothéose, avec un ultime et spectaculaire usage de la vidéo qui montre une porte richement décorée avec en arrière-plan l’architecture non moins somptueuse d’un palais aux marbres rutilants, dernier clin d’œil à l’architecture art déco de l’opéra phocéen. Les costumes très années trente de Katia Duflot (les imperméables transparents des filles du Rhin qui rappellent les ondoiements du fleuve, les riches manteaux au col fourré des Géants, le pardessus en cuir noir de Wotan ou encore le costume également en cuir de Loge) participent, avec les lumières toujours efficaces de Jacques Rouveyrollis, à la réussite et à la cohérence de l’ensemble.

La distribution réunie pour cette nouvelle production mérite tous les éloges, tant elle convainc par son engagement, son homogénéité et sa parfaite maîtrise du jeu scénique. Si l’on peut rêver un Wotan plus puissant, Alexandre Duhamel ne démérite pas, grâce à la noblesse de son chant et un medium constamment somptueux. Son épouse Fricka est campée excellement par Marion Lebègue, parvenant à compenser une certaine retenue théâtrale à travers une voix solidement charpentée et projetée. La Freia d’Élodie Hache est l’une des révélations de la soirée, hélas cantonnée à un second rôle, tant la voix puissante ne trahit jamais aucune faiblesse d’élocution, ni de baisse d’intensité, y compris dans la coulisse. L’Alberich du baryton-basse Zoltán Nagy émerveille par sa présence époustouflante, une gestuelle toujours juste et une palette extrêmement variée dans la déclamation qui laisse entrevoir sans détour la ruse et la tyrannie du personnage. On aurait pu, là aussi, souhaiter un coup de truelle des maquilleurs pour le rendre plus laid ou physiquement moins alliciant, mais son jeu théâtral d’exception y supplée largement. Mime a les traits et la voix de Marius Brenciu, impeccable dans son rôle de frère soumis et exploité. On saluera également la remarquable performance de Samy Camps qui incarne un Loge facétieux, rusé, espiègle, que souligne une gestuelle décalée appropriée. S’ils sont en effet plus grands que les autres interprètes, Fasolt et Fafner tranchent surtout par leur présence massive, et si Patrick Bolleire, incarnant le premier, domine par ses interventions plus nombreuses, le Fafner de Louis Morvan s’impose vocalement par un timbre d’airain proprement stupéfiant. Très belle prestation de Yoann Dubruque dans le rôle de Donner, mais point de marteau à l’horizon malgré ce qu’en dit le texte (ces incohérences scéniques sont hélas légion dans les productions modernes). Davantage en retrait, le Froh d’Éric Huchet se démarque par la haute tenue de son chant. Et si les trois filles du Rhin, Amandine Ammirati, Marie Kalinine et Lucie Roche, forment un roc vocalement homogène, aussi solide que le rocher de la Lorelei, c’est la brève mais prodigieuse apparition de l’Erda de Cornelia Oncioiu qui constitue l’autre révélation vocale de la soirée. La mezzo roumaine, qu’on a pu voir à Marseille dans Madame Butterfly, révèle des graves caverneux et un ambitus digne de la plus solide alto.

Dans la fosse, Michele Spotti dirige son premier Wagner avec la fougue et l’excitation d’un chef amoureux de ce répertoire. Si l’Orchestre de l’Opéra de Marseille est légèrement réduit eu égard aux indications du compositeur, l’effet de spatialisation (les cordes côté Jardin et les bois et les cuivres côté cour, les percussions dans les loges d’avant-scène, les harpes en partie dissimulées au public) donne presque l’illusion de se trouver dans le temple de la colline sacrée de Bayreuth. Grâce à la direction à la fois souple et énergique du chef italien, l’orchestre de l’opéra, sublime de maîtrise et de couleurs, « envahit le théâtre de sons », pour reprendre les propos du chef lui-même. Une soirée mémorable.

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Les artistes

Fricka : Marion Lebègue
Freia : Élodie Hache
Erda : Cornelia Oncioiu
Woglinde : Amandine Ammirati
Wellgunde : Marie Kalinine
Flosshilde : Lucie Roche
Wotan : Alexandre Duhamel
Alberich : Zoltán Nagy
Mime : Marius Brenciu
Donner : Yoann Dubruque
Froh : Éric Huchet
Loge : Samy Camps
Falsolt : Patrick Bolleire
Fafner : Louis Morvan 

Orchestre de l’Opéra de Marseille : dir. Michele Spotti
Cheffe de chant : Astrid Marc
Mise en scène : Charles Roubaud
Décors : Emmanuelle Favre
Costumes : Katia Duflot
Lumières : Jacques Rouveyrollis
Vidéos : Julien Soulier

Le programme

L’or du Rhin

Opéra en un acte de Richard Wagner, livret du compositeur, créé au Théâtre National de la Cour à Munich le 22 septembre 1869.
Opéra de Marseille, représentation du mardi 05 mai 2026.

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Élodie HacheMarion LebègueMarius BrenciuYoann DubruqueAlexandre DuhamelMichele SpottiSamy Campscharles roubaud
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Jean-François Lattarico

Professeur des Universités en études italiennes à l'université Lyon 3 Jean Moulin, spécialiste de l'opéra des XVIIe et XVIIIe siècles. Il a publié l'édition critique des livrets de Busenello, ainsi qu'un ouvrage sur les animaux à l'opéra (Le chant des bêtes), tous deux parus chez Classiques Garnier.

1 commentaire

Madar 9 mai 2026 - 9 h 07 min

Parfaite analyse de ce précieux moment de opéra

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