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Il vecchio avaro à l’Athénée : quand Harpagon devient Pancrazio

par Stéphane Lelièvre 10 avril 2026
par Stéphane Lelièvre 10 avril 2026

© Philippe Delval

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Le Vieil Avare, Paris, Athénée, jeudi 9 avril 2026

Il vecchio avaro de Gasparini n’est pas à proprement parler une découverte : l’opéra a déjà fait l’objet d’un enregistrement chez Bongiovanni avec l’ensemble Il Viaggio Musicale dirigé par Alessandro Bares, et a été représenté au XXIe siècle, notamment lors du festival Il Monti Sardo en 2010. Il n’en demeure pas moins une véritable curiosité, et c’est bien la découverte de cette partition qui constitue le principal attrait de cette production.

Créée en 1720 à Venise pour servir d’intermezzi entre les actes d’un opera seria, l’œuvre témoigne de la diffusion de Molière en Italie au début du XVIIIe siècle. Le livret d’Antonio Salvi s’inspire directement de L’Avare, dont il reprend certains passages parfois littéralement, parfois de façon allusive. Ainsi entend-on dans le livret l’écho de certaines répliques emblématiques (les allusions à « la dot » – même s’il s’agit ici non de celle qu’Harpagon ne donnera pas à l’occasion du mariage de sa fille, mais de celle que sa femme est censée lui apporter –, aux « autres mains » de La Flèche, à la toux du vieil avare),  ou encore du célèbre monologue d’Harpagon (« Au voleur ! À l’assassin ! »), ici transposé en un long récitatif expressif au dernier acte.

Cependant, l’intrigue connaît d’importantes transformations. Harpagon devient Pancrazio, et l’action s’enrichit d’un personnage féminin inédit, Fiametta, synthèse de plusieurs figures de la pièce originale (La Flèche, Frosine, Marianne) auxquelles elles emprunte certains traits et certaines répliques.  Par un jeu de travestissement, Fiametta manipule Pancrazio et finit par dérober sa cassette, qu’elle lui apporte ensuite comme dot — renversant ironiquement le ressort dramatique de Molière. A été également ajouté le personnage travesti de Scarabea, dans la tradition des nourrices du théâtre baroque.

La réussite du spectacle repose autant sur ses qualités scéniques que musicales. La mise en scène de Théophile Gasselin séduit par sa vivacité, son élégance et sa parfaite adéquation avec la musique. Le travail sur le jeu d’acteurs est particulièrement soigné. Les décors de Louise Caron et les costumes d’Alain Blanchot, d’une grande finesse, contribuent pleinement à l’harmonie d’ensemble.

Sur le plan musical, l’orchestre du Poème Harmonique, dirigé par Vincent Dumestre, offre un accompagnement à la fois élégant, vif et spirituel, porté par un effectif réduit d’une dizaine de musiciens. Vincent Dumestre enrichit la partition par des ajouts particulièrement bienvenus, surtout lorsqu’il s’agit d’y intégrer des chansons populaires du XVIIIe siècle dont les paroles ont été adaptées pour entrer en résonance avec l’intrigue et les personnages de l’œuvre de Gasparini. On entend également une amusante citation de la marche turque du Bourgeois gentilhomme, ou encore le célèbre « Agitata da due venti » emprunté à la Griselda de Antonio Vivaldi, véritable aria di baule adaptée avec humour au personnage de Pancrazio qui se trouve ici non pas agité par les vents mais par ses passions !

La distribution vocale se montre à la hauteur de l’entreprise. On apprécie tout particulièrement Serge Goubiand, qui incarne une Scarabea savoureuse, commentant l’action par des interventions tantôt comiques, tantôt empreintes de mélancolie. Victor Sicard campe un Pancrazio plein de verve et vocalement plein d’assurance. Jeune de visage et de voix, il n’en campe pas moins un « vieillard de 66 ans » fort convaincant grâce à un jeu scénique très maîtrisé. Eva Zaïcik séduit quant à elle par la beauté constante de son timbre, sa projection naturelle et sa virtuosité engagée. Gardons-nous enfin d’oublier Stefano Amori, efficace et amusant dans le rôle du valet congédié.

Si l’on devait ajouter un léger bémol à cette belle réussite d’ensemble, elle concernerait…  la partition elle-même : fluide et agréable, elle ne comporte pas de pages véritablement marquantes ni, bien sûr, ne révolutionne le langage musical de son époque. Elle n’en reste pas moins plaisante à écouter, d’autant que cette interprétation en souligne toutes les qualités.

Au final, le spectacle remporte un franc succès auprès du public, qui salue chaleureusement cette redécouverte aussi élégante que réjouissante.

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Les artistes

Fiammetta : Eva Zaïcik
Pancrazio : Victor Sicard
Scarabea : Serge Goubioud
Valletto : Stefano Amori

Le Poème Harmonique, dir. Vincent Dumestre
Mise en scène : Théophile Gasselin
Scénographie et assistanat à la mise en scène : Louise Caron
Costumes : Alain Blanchot
Lumières : Christophe Naillet
Maquillages et coiffures : Mathilde Benmoussa
Décors et accessoires : Espace et cie, Vénissieux

Le programme

L’Avare

Intermezzo en trois parties de Francesco Gasparini, livret d’Antonio Salvi d’après L’Avare de Molière, créé au Teatro Sant’Angelo à Venise en 1720.
Ajouts : 3 chansons populaires du 18e siècle : « Conosco gente di tal sorte », « Chi non ha, no è », « Sei mila scudi » ; Aria di baule, pasticcio de Agitata da due venti de Vivaldi
Paris, Théâtre de l’Athénée – Louis Jouvet, représentation du jeudi 9 avril 2026.

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Victor SicardEva ZaïcikVincent DumestreSerge GoubioudStefano AmoriThéophile Gasselin
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Stéphane Lelièvre

Stéphane Lelièvre est maître de conférences en littérature comparée, responsable de l’équipe « Littérature et Musique » du Centre de Recherche en Littérature Comparée de la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université. Il a publié plusieurs ouvrages et articles dans des revues comparatistes ou musicologiques et collabore fréquemment avec divers opéras pour la rédaction de programmes de salle (Opéra national de Paris, Opéra-Comique, Opéra national du Rhin,...) Il est co-fondateur et rédacteur en chef de Première Loge.

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