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Ariane et Barbe-Bleue au Teatro Real de Madrid : après l’avoir balancé puis éduqué, faut-il lyncher son porc ?

par Stéphane Lelièvre 16 février 2026
par Stéphane Lelièvre 16 février 2026

© Javier del Real | Teatro Real

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Ariane et Barbe-Bleue, Teatro Real de Madrid, dimanche 15 février 2026

Un spectacle musicalement et esthétiquement réussi, mais dont la lecture suscite une certaine réserve intellectuelle.

Une œuvre du mystère

On ne rappellera jamais assez combien l’opéra de Dukas — d’après la pièce de Maurice Maeterlinck — constitue une réécriture radicalement personnelle du conte de Charles Perrault. Ici, Barbe-Bleue n’est plus le serial killer sanguinaire du conte moral. Il est une figure obscure, ambiguë, presque abstraite. L’enjeu n’est plus la punition d’un monstre, mais une interrogation vertigineuse sur la liberté.

Ariane, loin d’être une victime, domine la situation par une force tranquille. Elle ne terrasse pas Barbe-Bleue : elle le dépasse. Elle neutralise la violence des paysans par la parole. Elle désarme son époux d’un simple baiser sur le front. Elle incarne une supériorité morale et spirituelle qui ne passe jamais par la brutalité : sa victoire est celle du pacifisme intelligent, et c’est précisément ce qui rend l’œuvre fascinante.

Une lecture scénique réductrice

La mise en scène d’Alex Ollé prend le parti inverse. Exit l’ambiguïté symboliste. Barbe-Bleue redevient le monstre univoque qu’il faut éliminer. Les femmes, au lieu d’être des figures d’aliénation volontaire (souffrent-elles su syndrome de Stockholm ?) ou d’habitude de la servitude (incarnent-elles l’impossibilité, pour celui qui a trop longtemps été privé de bonheur, de se l’approprier ?), deviennent de simples instruments de vengeance. Là où Ariane, dans l’esprit de Maeterlinck et de Dukas, s’élève au-dessus de la violence, la production la ramène au niveau de la brutalité qu’elle semblait transcender. Le lynchage remplace le dépassement. La vengeance violente et sanguinaire tient lieu de justice. Laurent Bury, en évoquant la récente mise en scène de Mikaël Serre à Nancy, s’interrogeait sur le fait de devoir « rééduquer son porc » après l’avoir « balancé ». Ici, la prise de position semble encore plus radicale : il s’agit tout simplement de l’exécuter sommairement, sans jugement, et par une décision collective.

On objectera qu’après tant d’agonies féminines sur les scènes lyriques — de Madama Butterfly à Traviata — il est salutaire de voir un homme souffrir à son tour. L’argument ne convainc pas. La mort de Butterfly ou de Violetta suscite une compassion profonde envers les victimes et une indignation sans appel face à la brutalité des hommes, jamais une jubilation perverse ! Ici, le spectacle semble parfois flirter avec une forme de satisfaction malsaine : « il l’a bien mérité ».

Ce déplacement est problématique. Faire des femmes les égales des hommes dans la pulsion meurtrière n’est pas nécessairement servir leur cause. L’œuvre de Dukas proposait autre chose : une supériorité qui ne s’abaisse pas à frapper.

Le spectacle est cependant visuellement très beau — certains tableaux, notamment l’ascension des épouses vers la lumière au deuxième acte, frappent durablement la mémoire — s’il est intellectuellement discutable…

Une réussite musicale incontestable et une distribution solide – mais inégale dans le rendu du français

Heureusement, la dimension musicale élève la soirée.

Sous la direction inspirée de Pinchas Steinberg, l’orchestre du Teatro Real déploie toute la richesse et la densité de cette partition somptueuse. Les sortilèges orchestraux, les miroitements harmoniques, la poésie des timbres — notamment au deuxième acte lorsque Ariane évoque la lumière et la liberté — sont magnifiquement mis en valeur.

On pourra reprocher quelques débordements dans les grands tutti orchestraux, parfois au détriment des voix. Rappelons que l’œuvre fut conçue pour le cadre relativement intime de l’Opéra-Comique : même dans ses paroxysmes, elle demande transparence et respiration.

Gianluca Buratto campe un Barbe-Bleue solide, chantant peu mais avec autorité et, fait précieux, un français intelligible.

Le timbre sombre et l’émission très en arrière de Silvia Tro Santafé (la Nourrice) nuisent à la clarté du texte — défaut malheureusement partagé par presque toute la distribution féminine. Dans un opéra où le sens des mots est central, cette opacité est regrettable. Parmi les épouses de Barbe-Bleue, toutes très affirmées vocalement, se distinguent notamment Maria Miró (Mélisande) et Aude Extrémo (Sélysette), l’une des rares à être parfaitement compréhensible.

Ariane, la mezzo-soprano irlandaise Paula Murrihy, au français très supérieur à celui de ses partenaires, offre une incarnation sensible et lumineuse. Son timbre clair, mêlant tranchant et moelleux, évoque par instants celui de la jeune Gwyneth Jones. Si elle ne possède pas la puissance légendaire de son illustre devancière et se trouve parfois couverte par l’orchestre dans les passages les plus denses, elle n’en compose pas moins un portrait d’une grande délicatesse, salué avec enthousiasme au rideau final.

 

Au total, une soirée musicalement aboutie, visuellement souvent très belle mais intellectuellement décevante. Car en réduisant l’ambiguïté essentielle de l’œuvre à une lecture militante univoque, la mise en scène prive le spectateur de ce qui fait la grandeur d’Ariane et Barbe-Bleue : sortir du théâtre avec plus de questions que de réponses. C’est peut-être là que résiderait la vraie fidélité à Maeterlinck et à Dukas : laisser la lumière éclairer sans jamais écraser le mystère…

Les artistes

Barbe-Bleue : Gianluca Buratto
Ariane : Paula Murrihy
La nourrice : Silvia Tro Santafé
Sélysette : Aude Extrémo
Ygraine : Jaquelina Livieri
Mélisande : Maria Miró
Bellangére : Renée Rapier
Alladine : Raquel Villarejo Hervás
Un vieux paysan : Luis López Navarro
Paysans : José Ángel Florido, Nacho Ojeda
Acteurs : Magdalena Aizpurúa, Carlos Belén, Meri Bonet, María Briones, Anna Coll, Lorena Díaz, Óscar Foronda, Cecilia Gala, Joseba Priego, Francisco Lorenzo, Silvina Mañanes, Elisa Morris, Cristina Murillo, Yara Paz, Beppe Romano

Orchestre du Teatro Real, dir. Pinchas Steinberg
Choeur du Teatro Real, dir. José Luis Basso
Mise en scène : Àlex Ollé
Scénographie : Alfons Flores
Costumes : Josep Abril Janer
Lumières : Urs Schönebaum
Assistant à la direction musicale : Jon Malaxetxebarria
Assistants à la mise en scène : Sandra Pocceschi, Yannis Herrera
Assistant aux lumières : David Hortelano
Assistante aux costumes : Allegra Abril Zoppis
Supervision de la diction française : Laïla Barnat

Le programme

Ariane et Barbe-Bleue

Conte musical en trois actes de Paul Dukas, livret de Maurice Maeterlinck, basé sur le conte La Barbe bleue de Charles Perrault, créé à l’Opéra-Comique le 10 mai 1907.
Madrid, Teatro Real, représentation du dimanche 15 février 2026.

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Pinchas SteinbergAude ExtrémoÀlex OlléGianluca BurattoPaula Murrihy
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Stéphane Lelièvre

Stéphane Lelièvre est maître de conférences en littérature comparée, responsable de l’équipe « Littérature et Musique » du Centre de Recherche en Littérature Comparée de la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université. Il a publié plusieurs ouvrages et articles dans des revues comparatistes ou musicologiques et collabore fréquemment avec divers opéras pour la rédaction de programmes de salle (Opéra national de Paris, Opéra-Comique, Opéra national du Rhin,...) Il est co-fondateur et rédacteur en chef de Première Loge.

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