Nicolò Balducci, contre-ténor
Anna Paradiso, pianoforte
Confidenze
Mélodies et lider de Mozart, Haydn Beethoven
1 CD BIS, novembre 2025
L’album Confidenze réunit le contre-ténor sopraniste Nicolò Balducci et la pianiste Anna Paradiso dans un programme composé de mélodies et pièces instrumentales de Mozart, Haydn et Beethoven. En dépit du choix inattendu de ce timbre si particulier pour des mélodies que l’on entend habituellement chantées par des sopranos, ténors ou barytons, Nicolò Balducci démontre que la voix de sopraniste peut, avec ce programme, s’inscrire dans une tradition historiquement informée, soutenue par le choix méticuleux des instruments de Paradiso : un piano à queue John Broadwood (Londres, 1802) et un petit piano carré de Matthias Peter Kraft (Stockholm, 1797). Ces instruments confèrent à l’enregistrement une sonorité authentique, recréant l’intimité feutrée des salons du XVIIIe siècle, loin de l’opulence et de l’éloquence dramatique de l’opéra.
Le programme illustre parfaitement cette esthétique : les pièces instrumentales, comme l’Adagio en si mineur de Mozart ou la Sonate 61 en ré majeur de Haydn, posent une atmosphère délicate et raffinée ; mais le jeu d’Anna Paradiso s’apprécie également dans le dialogue qu’elle établit avec la voix chantée, tout comme dans certains préludes musicaux créant d’emblée un cadre poétique et/ou dramatique idoine pour le texte qu’ils introduisent (écoutez par exemple, la belle évocation pianistique des bourrasques de vent ou des cinglements de la pluie par laquelle s’ouvre le « Fidelity » de Haydn).
Il est à noter par ailleurs que Nicolò Balducci chante au fil du programme certaines pages dans lesquelles une femme exprime ses sentiments amoureux. C’est évidemment parfaitement légitime : le narrateur d’un poème ou d’un cycle de poèmes n’est pas un personnage dramatique défini par un genre, mais une voix explorant des émotions universelles. De fait, des sopranos ou des mezzos chantent très souvent certains cycles « masculins » (Le Voyage d’hiver ou La Belle Meunière )… mais l’inverse reste nettement moins accepté, et l’heure ne semble pas encore tout à fait venue pour le public d’admettre sans sourciller qu’un homme puisse exprimer le désespoir amoureux de Frauenliebe und -leben, par exemple… Quoi qu’il en soit, Nicolas Balducci souligne ici que limiter la voix de sopraniste à un genre particulier relève d’ une simplification inutile et réductrice.
En cinq ans à peine, le sopraniste italien est devenu l’un des contre-ténors les plus demandés du moment (il vient tout juste de remporter un très beau succès personnel dans le rôle d’Annio – La clemenza di Tito -, chanté à l’occasion de l’ouverture de saison de la Fenice). Il délivre ici, de ces mélodies et lieder tantôt bien connus (« Abendempfindung », « Ridente la calma » de Mozart, « Adelaide » de Beethoven »), tantôt nettement moins (« Plaisir d’aimer », « Que le temps me dure » de Beethoven), une interprétation empreinte de sobriété, de poésie, et de bon goût. La virtuosité du chanteur, si appréciée dans ses incarnations scéniques, n’est ici nullement sollicitée, mais fait place à une très appréciable finesse expressive : Nicolò Balducci excelle dans le choix de la juste nuance ou de la juste couleur au regard des pages interprétées : ainsi « Abendempfindung an Laura » de Mozart est-elle délicatement émouvante sans verser dans le sentimentalisme, et le célèbre « Ridente la calma » est dépourvu de l’aspect sirupeux ou trop sucré que certaines interprètes lui ont parfois conféré. Le chanteur démontre une grande facilité à transmettre des émotions variées : la mélancolie d’une jeune femme en l’absence de son bien-aimé (« A Pastoral Song » de Haydn), le caractère mutin du « Bois solitaire » de Mozart, la gravité quasi métaphysique d’ « An die Hoffnung » de Beethoven, ou le ton faussement innocent – pour ne pas dire libertin – du « Zauberer » de Mozart. La voix de Nicolò Balducci reste de qualité égale sur toute la tessiture, sans cette touche d’acidité dans le haut du registre que l’on entend parfois chez certains de ses confrères ; le médium est soyeux, les graves aisés, qu’ils soient émis avec discrétion et élégance (dans « Que le temps me dure » de Beethoven, une page présentant le caractère léger et délicieusement désuet d’une « pastorale ») – ou qu’ils soient poitrinés lorsque le contexte l’exige (par exemple lorsqu’il faut faire entendre une voix d’ « outre-tombe », comme dans « The Spirit Song » de Haydn).
Enfin, l’articulation et la diction du chanteur sont excellentes dans les trois langues sollicitées : italien, allemand et français. Le français, notamment, est d’une pureté remarquable : les « e » muets, les semi-voyelles, les nasales, pierres d’achoppement pour tant de chanteurs non francophones, sont ici parfaitement maîtrisés. On peut donc espérer que Nicolò Balducci abordera prochainement un répertoire français plus large, où la qualité de sa prosodie et sa musicalité pourraient pleinement s’exprimer. C’est en tout cas ce que nous lui avons suggéré lors de l’entretien qu’il nous a tout récemment accordé !

