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Édito de décembre : des salles à moitié vides ou à moitié pleines ?

« Pourvu que les spectateurs reviennent lorsque les salles rouvriront ! »

C’est une phrase qui aura souvent été entendue pendant le confinement, alors que théâtres, salles de concert et opéras avaient fermé leurs portes. Aujourd’hui, les spectacles ayant repris depuis plusieurs mois maintenant, quel bilan peut-on tirer ?

Force est de constater que les salles de spectacle sont, hélas, loin de faire toujours le plein… Que l’Opéra de Paris ait bien du mal à remplir l’immense vaisseau de la Bastille avec la pourtant fort réussie production d’Œdipe d’Enesco, que la salle du TCE soit clairsemée pour une (très belle) version de concert de La Petite Renarde rusée, on peut plus ou moins le comprendre – même si on le déplore. Mais que des représentations d’œuvres aussi « grand public » que Le Comte Ory à Metz, Rigoletto à Bastille (avec pourtant d’excellentes distributions dans les deux cas !) ou Eugène Onéguine au TCE ne fassent pas le plein laisse pour le moins songeur… Comment expliquer cette singulière baisse de fréquentation des salles ?

L’APRÈS-COVID ?

Nous ne croyons pas, personnellement, que le streaming ait tué le spectacle vivant. Il paraît inconcevable que ceux qui ont goûté au spectacle vivant puissent dorénavant se contenter de représentations enregistrées, découvertes sur un écran de télévision ou d’ordinateur. Outre une déperdition évidente en termes de qualité visuelle et sonore, c’est peu de dire que le « frisson » inhérent au direct n’y est pas. Sans doute la peur de la Covid, l’obligation de présenter un Pass sanitaire ou de porter le masque pendant toute la durée de la représentation comptent-elles pour beaucoup dans la décision de nombreux spectateurs de rester chez eux… Espérons que l’après-Covid leur permettra de renouer, pleinement et durablement, avec le spectacle vivant !

DE LA CURIOSITÉ AVANT TOUTE CHOSE…

Nous voudrions profiter de cet éditorial pour invoquer d’autres possibles raisons que celles liées à la pandémie expliquant, peut-être, le faible remplissage des salles pour certains spectacles. Par nature, le public, dans son ensemble, est sans doute trop peu curieux et se réfugie dans des valeurs sûres, des titres qu’il connaît et qu’il apprécie. Spontanément, il ira plus volontiers applaudir Turandot que Robert le Diable, Don Giovanni qu’Œdipe, La Traviata que le Journal d’un disparu de Janáček. C’est compréhensible… mais c’est dommage, et cela pourrait même s’avérer fatal, à long terme, à la survie du genre lyrique, laquelle ne peut être assurée que par le renouvellement du répertoire via des créations ou des redécouvertes d’œuvres rarement entendues. Sur ce plan-là, les théâtres et les médias ont un rôle important à jouer, pour donner à ces œuvres moins attendues du public toute la visibilité qu’elles méritent.

MONEY, MONEY, MONEY !

Mais si le public est par nature assez frileux, n’est-ce pas aussi parce qu’il ne veut pas prendre le risque de payer une place fort cher pour un spectacle / une œuvre qu’il risque de ne pas apprécier ? Dominique Meyer déclarait récemment dans nos colonnes : « On est allé trop fort dans la course aux prix. C’est trop cher ! C’est trop cher, partout ! Je pense qu’il faut que l’on retrouve les moyens d’être accessibles ». De fait, on voit chaque année ou presque fleurir de nouvelles catégories de places supérieures encore à la « Première catégorie » : « Carré d’or », « Premium », « Privilège »,… Si l’on prend le seul exemple de l’Opéra de Paris, force est de constater que, même s’il reste des prix pour tous les portefeuilles ou presque, les places « abordables » sont devenues excessivement rares, surtout depuis les hausses tarifaires et le redécoupage des catégories de places décidés par Gérard Mortier (certaines places, du 2e balcon de Bastille notamment, ont été basculées dans la catégorie de prix supérieure, voire dans deux catégories au-dessus ; des catégories plus onéreuses qui avaient par ailleurs déjà fait l’objet d’augmentions très significatives !)

LASSITUDE ? CRAINTE D’ÊTRE DÉÇU ?

La frilosité du public s’exerce enfin non seulement vis-à-vis de titres relativement peu connus, mais aussi de certains spectacles : ne revenons pas sur la polémique liée à des propositions scéniques censées être novatrices et dérangeantes, mais qui de fait engendrent souvent, au lieu de la surprise et de la déstabilisation escomptées, lassitude et agacement ; contentons-nous de remarquer qu’on aura rarement entendu autant d’amateurs d’opéra déclarer privilégier dorénavant les versions de concert plutôt qu’une représentation scénique risquant de s’avérer décevante…

Bref, le tableau est assez morose, et en fonction de son humeur et de son degré d’optimisme, on estimera que les salles sont actuellement à moitié vides, ou à moitié pleines… Formons des vœux pour que la situation (sanitaire puis artistique) se stabilise bientôt et que l’Opéra redevienne très vite pleinement l’art vivant qu’il ne peut, qu’il ne doit cesser d’être.