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Alexander Neef et la « diversité » à l’Opéra de Paris : une polémique montée de toutes pièces ?

par Stéphane Lelièvre 31 décembre 2020
par Stéphane Lelièvre 31 décembre 2020
© Opéra national de Paris
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Le Français est toujours très prompt à s’enflammer et à polémiquer, même lorsqu’il n’y a pas lieu de le faire. Le lyricophile aussi. Que dire alors du lyricophile français ! Toujours est-il que, depuis quelques jours, certaines supposées déclarations de l’Alexander Neef, le nouveau directeur de l’Opéra de Paris, agitent la toile et sont relayées à l’envi sur les réseaux sociaux : certains titres du répertoire allaient disparaître, afin de favoriser la « diversité » : on cite Le Lac des cygnes, La Bayadère, Casse-Noisette : bientôt le tour de La Traviata ou de Carmen, autant de chefs-d’œuvre prochainement remplacés par des démonstrations de waacking ou des concerts de hip-hop ?

Évidemment, cette perspective aurait de quoi faire frémir… mais il convient évidemment de se reporter à l’article dont seraient extraites ces déclarations, en l’occurrence un article du Monde, intitulé « À l’Opéra, la diversité entre en scène », daté du 25 décembre dernier. Or qu’y lit-on exactement ? Alexander Neef ne nomme jamais les ballets de Tchaïkovski et de Minkus (ce sont les journalistes qui les citent, en évoquant le répertoire prisé par Noureev), mais ils lui sont attribués par un raccourci on ne peut plus douteux. Voici l’extrait de l’article ayant suscité l’ire des internautes :

[La nouvelle direction] acte la disparition « des pratiques issues de l’héritage colonial et/ou esclavagiste » qui consistent à maquiller les artistes pour qu’ils correspondent à la vision de l’exotisme du créateur de l’œuvre. Un patrimoine toujours marqué par les choix esthétiques de Rudolf Noureev, directeur de la danse de l’Opéra de Paris de 1983 à 1989 – La Bayadère, Le Lac des cygnes, Casse-Noisette… « Certaines œuvres vont sans doute disparaître du répertoire, confirme Alexander Neef. Mais ça ne suffira pas. Supprimer ne sert à rien si on ne tire pas les leçons de l’histoire ».

On le voit, le sujet abordé concerne la question très précise du blackface – au demeurant un vrai sujet, sur lequel nous aurons sans doute l’occasion de revenir. Mais en aucun cas la position d’Alexander Neef ne saurait être résumée à une volonté de remplacer les grands titres par d’autres œuvres plus représentatives de « la diversité » !
Si l’article du Monde aborde la question de la diversité, c’est exclusivement la représentativité des personnes de couleur ou d’origine étrangère au sein de l’Opéra (musiciens d’orchestre, danseurs, choristes…) qui est en jeu. Sur ce point, nous ne pouvons que constater, effectivement, le retard de l’Opéra de Paris en termes d’égalité (mais le problème est-il propre à cette seule institution ?), notamment vis-à-vis des États-Unis, un pays connaissant pourtant d’importants problèmes de racisme et d’intégration, mais dont les chœurs ou les orchestres sont infiniment plus « colorés », diversifiés que les nôtres. Et nous ne pouvons que souscrire à la volonté d’Alexander Neef de faire évoluer les choses sur ce plan…

Certes, le nouveau directeur évoque bien la possible disparition de certains titres… Reste à savoir lesquels et surtout à connaître les critères qui décideront de leur maintien ou non du répertoire. Il est trop tôt sans doute pour s’inquiéter ou se réjouir d’une telle décision. Qu’il nous soit pourtant permis de formuler deux remarques :

  • De tous temps, les répertoires dramatique, symphonique ou lyrique ont vu certains de leurs titres disparaître – puis, parfois, réapparaître. À l’opéra, l’exemple de Meyerbeer est de ce point de vue très révélateur. Mais si telle ou telle œuvre disparaît, c’est (presque) toujours en raison d’une évolution du goût du public. Jamais aucune forme de censure n’est parvenue à faire définitivement sombrer dans l’oubli un ouvrage de qualité.
  • Enfin, il serait absurde et pour tout dire insupportable de ne plus jouer une œuvre sous le prétexte qu’à l’aune de notre sensibilité, de notre morale, des critères d’appréciation qui sont aujourd’hui les nôtres, elle apparaîtrait sexiste, homophobe ou raciste. Ce serait faire injure aux jeunes d’aujourd’hui que de les croire incapables de resituer l’œuvre dans son contexte historique, de mesurer tout le chemin parcouru, depuis sa création, en termes de justice et d’équité – et tout le chemin qu’il reste encore parfois, malheureusement, à parcourir. Et si certains d’entre eux se révèlent incapables d’accomplir cette démarche, ce n’est pas par l’oubli ou l’occultation du passé qu’on résoudra le problème, mais par l’enseignement et l’éducation.

Quoi qu’il en soit, les amateurs de scandales et de polémiques en sont pour leurs frais : peut-être, après l’ahurissante interview qui avait marqué les débuts de Stéphane Lissner à L’Opéra (et au cours de laquelle l’ancien directeur s’était montré incapable de reconnaître les pages les plus célèbres de La Wally, Tosca, La Force du destin ou Madame Butterfly) attendaient-ils (espéraient-ils) un nouveau opéragate ? Le temps des insatisfactions, des déceptions, des reproches viendra toujours assez tôt. Pour l’heure, laissons Alexander Neef travailler et prendre ses marques. Il en a bien besoin. Et l’Opéra de Paris aussi.

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Stéphane Lelièvre

Stéphane Lelièvre est maître de conférences en littérature comparée, responsable de l’équipe « Littérature et Musique » du Centre de Recherche en Littérature Comparée de la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université. Il a publié plusieurs ouvrages et articles dans des revues comparatistes ou musicologiques et collabore fréquemment avec divers opéras pour la rédaction de programmes de salle (Opéra national de Paris, Opéra-Comique, Opéra national du Rhin,...) Il est co-fondateur et rédacteur en chef de Première Loge.

4 commentaires

Hubert 30 décembre 2020 - 23 h 28 min

« Ce serait faire injure aux jeunes d’aujourd’hui que de les croire incapables de resituer l’œuvre dans son contexte historique. » Vous êtes bien optimiste et on voudrait vous suivre. On sait pourtant que c’est précisément cette capacité d’analyse critique que refuse d’envisager la cancel culture dans sa campagne de « nettoyage ».

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Clovis 31 décembre 2020 - 2 h 32 min

ah ah ! mort de rire… le serpent se mord la queue…

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Anna Bolena 7 janvier 2021 - 8 h 56 min

Pendant le communisme, il n’y avait pas de croix sur la tombe de Giselle dans la scène du cimetière du ballet Giselle en Union soviétique. Je pensais qu’avec la chute du communisme, la censure avait disparu.

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Stéphane Lelièvre 8 janvier 2021 - 9 h 58 min

Le communisme est hélas très loin d’avoir l’exclusivité de la censure. Tous les régimes totalitaires et extrémistes la pratiquent, en particulier ceux d’extrême-droite : la culture est littéralement muselée au Brésil (https://www.rts.ch/info/culture/11069901-une-guerre-culturelle-declaree-au-bresil-par-le-gouvernement-bolsonaro.html). Que dire de la Turquie d’Erdogan ? (https://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/metiers/art-culture-edition/turquie-l-inquietante-censure-du-president-erdo-an_2709178.html) Et de la Hongrie qui interdit une comédie musicale mettant en scène un enfant voulant devenir danseur ? (Billy Elliot) ? De Berlusconi qui censure Tiepolo en faisant recouvrir la poitrine de « La Vérité dévoilée par le temps » ? (quand on connaît les frasques du personnage, cela ne manque pas de piquant…). Triste époque !

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