La Cenerentola, Teatro Regio de Turin, mardi 20 janvier 2025
La Cenerentola de Rossini au Regio de Turin fait entrer en opposition musique et mise en scène. Si Rossini et Ferretti avaient banni la magie féérique au profit d’un conte moral des Lumières, la mise en scène de Manu Lalli la réintroduit avec insistance, alourdissant l’action. Musicalement, le spectacle convainc : Fogliani dirige l’orchestre et le chœur de façon équilibrée ; Lepore et de Candia se distinguent, tandis que Beržanskaia incarne une Angelina élégante bien que prudente.
Du conte de fée au conte philosophique
Dans La Cenerentola ossia La bontà in trionfo, représentée pour la première fois au Teatro Valle de Rome le 25 janvier 1817, le conte de Perrault subit une adaptation radicale qui en modifie profondément le sens : la belle-mère devient ici un beau-père ; la pantoufle de vair se transforme en bracelet – « elle ne perd pas une pantoufle pendant le bal, mais plutôt un bracelet », écrit Jacopo Ferretti dans la dédicace du livret – ; la fée marraine cède la place à un précepteur philosophe, et la citrouille et les souris disparaissent complètement. Pas de magie, du moins en apparence. La distance avec Perrault est grande : là où le conte se complaît dans le merveilleux et l’enchantement visuel, Rossini et Ferretti choisissent délibérément une autre voie. Il s’agit d’un « conte moral », éclairé dans son postulat et bourgeois dans son dénouement, construit sur le principe de la bonté récompensée et de la rationalité comme moteur de l’action. Un choix dicté également par les restrictions de la censure romaine, mais qui s’avère très heureux sur le plan théâtral : La Cenerentola est un opéra bouffe d’une extraordinaire complexité, où la satire sociale s’entremêle avec une finesse psychologique alors inédite. Don Magnifico, en particulier, est l’un des portraits les plus corrosifs de tout le catalogue rossinien : un personnage grotesque et en même temps inquiétant de réalisme – et d’actualité… – dominé par l’égoïsme, la complaisance et une illusion permanente.
Comme l’écrivait Alberto Bosco dans le programme de la production turinoise de 2016 – sous la direction de Speranza Scappucci, avec la mise en scène surprenante d’Alessandro Talevi et, déjà à l’époque, Carlo Lepore dans le rôle de Don Magnifico – « la magie du conte de fées n’est plus dans le livret, mais c’est la musique, avec son souffle dynamique et électrisant, qui transfigure la réalité et la place dans une dimension fantastique à sa manière » . Et c’est précisément ce nœud – où réside la magie de Cendrillon – qui constitue le point le plus controversé de la mise en scène actuellement à l’affiche du Teatro Regio de Turin, mais née il y a neuf ans pour le plein air de la cour du Palazzo Pitti.
Des choix visuels trop « appuyés »
La metteuse en scène florentine Manu Lalli décide en effet de faire rentrer par la fenêtre ce que le librettiste et le compositeur avaient délibérément chassé par la porte : les éléments féeriques. La citrouille et la fée reviennent — ou plutôt les fées, au nombre impressionnant de neuf (dont une enfant) — omniprésentes non seulement sur le plateau mais aussi dans la salle, jusqu’au dénouement heureux où, mission accomplie, elles ramassent leurs baluchons et laissent enfin la protagoniste, devenue épouse, rejoindre son prince. Un choix certes légitime, mais qui entre en friction avec la nature profonde de l’œuvre. La Cenerentola n’est ni une comédie larmoyante ni un conte sirupeux ; c’est au contraire une synthèse suprême du style comique rossinien, où crescendos, ensembles d’une précision d’horlogerie et virtuosités vocales ne sont pas des ornements, mais de la dramaturgie à l’état pur. Ici, en revanche, la mise en scène semble ne pas faire confiance à la musique, ressentant le besoin de la souligner par un surplus de gags, de gesticulations, de clins d’œil appuyés et d’un jeu constamment excessif. Le résultat est un horror vacui de saynètes et de contre-saynètes qui finit par détourner l’attention de l’écoute. Les deux demi-sœurs, en particulier, deviennent presque insupportables par l’insistance caricaturale, tandis que même les récitatifs — parfois truffés d’improvisations spirituelles — appuient à tout prix sur l’accélérateur du comique, perdant cette légèreté qu’exige Rossini.
La scénographie de Roberta Lazzeri, transférée de la cour des Ammannati à la salle Mollino, consiste en un système de châssis mobiles peints recréant les différents espaces, avec un lointain rappel visuel de la légendaire Cenerentola de Jean-Pierre Ponnelle de 1971, également au Maggio Musicale Fiorentino. Un décor de fond qui semble rendre hommage à la ville hôte reprend la perspective de la Galerie de Diane de la Reggia de Venaria, afin de conférer davantage de faste au palais de Don Ramiro, prince de Salerne — caractérisation ici bien plus concrète que le générique « fils du roi » du conte de Perrault. Dès l’ouverture, Lalli insiste sur l’amour de Cenerentola pour les livres, symbole d’évasion et de rédemption, et sans doute dernier lien affectif avec sa mère défunte. Des livres dont les pages sont sadiquement arrachées par les demi-sœurs. L’échange de rôles entre le prince et le valet est lui aussi montré « à vue », dans un choix au goût didactique qui laisse peu de place à l’intelligence du spectateur.
La musique : le point fort du spectacle
Si l’aspect visuel oscille entre l’agréable et l’irritant, la musique constitue sans aucun doute le point fort du spectacle. Antonino Fogliani, à la tête de l’Orchestre du Teatro Regio, propose une lecture solide et réfléchie : des tempi amples dans les moments lyriques, qui respirent avec naturel, et un élan incisif dans les passages plus vifs, sans jamais perdre ni le contrôle ni la précision. Le phrasé orchestral est soigné, l’équilibre entre la fosse et la scène constamment maîtrisé, et la machine rossinienne avance avec fluidité, évitant aussi bien la routine que l’effet tapageur. Le chœur masculin, préparé par Piero Monti, accompagne avec discipline les mouvements de marionnettes imposés par la mise en scène, tout en conservant une bonne qualité vocale et une appréciable clarté d’ensemble.
Vasilisa Beržanskaia, chanteuse désormais reconnue dans le répertoire rossinien, était très attendue. Rosina entendue à Florence en 2020, à Rome la même année et à Vienne en 2021, Sinaïde dans Moïse et Pharaon à Pesaro en 2021 et à Aix-en-Provence en 2022, l’artiste russe aborde ici le rôle d’Angelina, écrit pour la contralto Geltrude Righetti Giorgi. Le timbre est lumineux mais traversé de nuances sombres ; le registre grave n’est toutefois pas toujours solidement soutenu, tandis que les agilités sont précises et bien ordonnées. L’approche reste cependant prudente : il manque peut-être ce sentiment d’abandon virtuose, cette suspension presque irréelle que Rossini exige surtout dans les moments culminants. Sur le plan expressif également, la ligne demeure mesurée, élégante mais quelque peu distante : Beržanskaia séduit par sa classe et son contrôle, sans parvenir toutefois à émouvoir pleinement. Le public, néanmoins, apprécie le raffinement et la solidité du chant.
Plus encore que par un éclat du timbre particulier, c’est par sa fiabilité technique que le Don Ramiro de Nico Darmanin séduit : les aigus sont abordés avec assurance, le legato est soigné, et le personnage se trouve ainsi dessiné avec dignité et cohérence stylistique. D’un tout autre poids spécifique est le duo formé par Carlo Lepore et Roberto de Candia. Le premier propose un Don Magnifico de référence, grâce à un phrasé ciselé, à un usage magistral de la parole scénique et à une alternance savamment dosée de grotesque et de vérité humaine. De Candia, pour sa part, est un Dandini savoureux, parfaitement à l’aise dans le jeu métathéâtral du valet qui feint d’être prince. Leur duo constitue l’un des sommets de la soirée, par son rythme, leur entente et leur intelligence théâtrale.
Maharram Huseynov confère à Alidoro une noble autorité vocale, affrontant avec une sûreté technique l’aria redoutée « Là del ciel nell’arcano profondo », menée à bien avec un bon contrôle du souffle et une ligne de chant homogène. Albina Tonkikh et Martina Myskohlid, toutes deux artistes du Regio Ensemble, prêtent leur voix aux demi-sœurs Clorinda et Tisbe avec une efficacité vocale certaine, mais avec une présence scénique que la mise en scène pousse vers un excès caricatural, finissant par en pénaliser le rendu d’ensemble.
À l’issue de la représentation, le public réserve des applaudissements nourris avant tout à la distribution vocale et à la direction musicale. Quelques marques de désapprobation, en revanche, se font entendre à l’égard des responsables de la partie visuelle : signe que, plus de deux siècles plus tard, La Cenerentola continue d’interroger metteurs en scène et spectateurs sur le lieu véritable de sa magie. Laquelle ne réside peut-être pas dans les enchantements, mais dans cette musique qui, à elle seule, suffit à transformer la bonté en triomphe.
Don Ramiro : Nico Darmanin
Dandini: Roberto de Candia
Magnifico : Carlo Lepore
La Cenerentola
Dramma giocoso en deux actes de Gioacchino Rossini, livret de Jacopo Ferretti, créé au Teatro Valle de Rome le 25 janvier 1817.
Teatro Regio de Turin, représentation du mardi 20 janvier 2026.

