Bayreuth, Tristan und Isolde, samedi 23 août 2025

Une production qui se distingue par une mise en scène (Þorleifur Örn Arnarsson) statique et dépouillée, une direction musicale (Semyon Bychkov) sombre et dilatée, et surtout une très belle distribution vocale.
La mise en scène de Þorleifur Örn Arnarsson choisit le statisme et le dépouillement. Elle revient à l’essence même du mythe de Tristan et Isolde : non pas l’amour, mais la mort, garante de leur éternité. Dès le départ, tout est fixé, inéluctable.
Le premier tableau est visuellement séduisant. Nous présupposons que nous sommes sur le pont d’un navire, avec de grands cordages tendus qui structurent l’espace entre verticalité et horizontalité. Là, Isolde apparaît déjà entravée dans une immense robe qui lui sert de carcan. L’effet rappelle la version Ponnelle, mais revisitée : la robe est couverte d’écritures, comme le sera le corps de Tristan au 2e acte. On y distingue des mots comme « trahison, Tantris », signe du poids du passé qui va les lester tout au long de l’ouvrage. Les épaules semblent chargées d’un amas de papiers froissés, de brouillons rejetés : mémoire écrite, journal intime d’Isolde, passion épistolaire inavouée, peut-être même réminiscences de Schopenhauer ou de la correspondance de Wagner avec Mathilde Wesendonck. Chacun y trouvera sa vérité. Toujours est-il qu’Isolde est, dès l’ouverture, prisonnière de ce corset de mots et de souvenirs.
Tout le reste est noir. La lumière enferme progressivement Isolde, accentuant cette claustration. Les papiers froissés et tissus déchirés accompagneront tout le drame : ils apparaissent lors du duo d’amour inassouvi de l’acte II, et jusque dans les hallucinations de Tristan agonisant. À la fin de l’acte I, une brume diffuse laisse entrevoir la cale d’un navire qui se rapproche : décor à venir du second acte.
Des amants distants, privés de tendresse
Tristan apparaît à côté d’Isolde comme intimidé, presque en retrait. Il s’approche lentement, réajuste sa tenue ; la robe tombe au sol. Mais entre eux, très peu de gestes, presque aucun regard. Leur duo reste froid, à distance. Un seul baiser furtif : aussitôt donné, aussitôt effondrés chacun de leur côté, séparés, allongés sur la robe d’Isolde encore posée au sol. La fin de l’acte est marquée par l’arrivée progressive du navire. Tristan et Isolde, comme sur un pont, jettent la coiffe de la soprano dans la cale. Est-ce une couronne ? Un renoncement ? Le mystère demeure.
La proposition se distingue par un choix audacieux : le filtre n’est pas partagé. Seul Tristan le boira, à la fin de l’acte II. Le ton est donné : univers sombre, dominé par la mort, où aucun doute ne subsiste quant à l’issue. Ici, il ne sera nullement question d’amour. Même les cordages qui s’effondrent au sol semblent un funeste présage.
Paradoxe : le navire absent au premier acte surgit au second. Il s’avance, les enferme, jusqu’à susciter une sensation d’oppression pour nous, spectateurs. Le décor, qui évoque une brocante ou un cimetière d’objets, rappelle la robe du premier acte : accumulation de vestiges, réveil du passé. Dès les premières secondes, on sait qu’il n’y aura pas d’élan amoureux, et cela se confirmera. On pressent aussi que Marke sera violent, sans compassion, et cela se vérifiera.
Un duo d’amour transformé en querelle
On attendait la passion, on a eu la distance. Très peu de contacts physiques, plus de tension que de désir. Isolde va jusqu’à gifler Tristan, et la scène prend des allures de dispute conjugale. Seule une brève étreinte du bout des doigts survient, interrompue par les premiers appels de Brangäne. Tristan, désespéré, frôle le suicide, retenu de justesse par Isolde.
La nuit enveloppante, traditionnellement propice à l’abandon, s’éteint peu à peu : les amants rallument les lumières du plateau. Volonté de se faire surprendre ? Une fois encore, ils concourent eux-mêmes à leur perte. Condamnés à s’aimer, ils ne s’autorisent pourtant que de rares échanges. Leur amour n’est-il que cérébral, réduit à ces écrits qu’ils chérissent ? Les appels de Brangäne resteront vains, comme si tout les poussait vers leur propre perte.
Marke : de la froideur à la violence
L’interprétation du roi Marke est tout aussi rigide et violente. Pas de tristesse, pas de compassion. Günther Groissböck incarne un souverain froid, brutal, allant jusqu’à jeter Tristan à terre, le frapper, lui jeter des objets et même des livres au visage. La stature du baryton-basse est ici synonyme de déception et de colère. Tristan, humble, projeté au sol, se voit renvoyé sans cesse aux mots écrits, au poids du passé.
Pas de combats dans cette production : tout semble abdiqué d’avance. Tristan choisit lui-même la délivrance suicidaire. Ce n’est pas Melot qui le blesse : il s’empoisonne. Isolde n’aura pas le temps de le suivre, arrêtée de justesse.
De la cale déstructurée à la transfiguration
L’ultime acte s’ouvre sur une cale disloquée, réduite à ses montants, entassement d’objets au centre : un bric-à-brac de souvenirs, vestiges du passé, comme si le navire lui-même avait sombré dans la mémoire. C’est là, sur ce tas de débris, que Tristan agonise. Il est comme fondu dans ce monticule, le ramenant a un statut d’objet, presque insignifiant, noyé dans la multitude. Ce tas sera son lit de souffrance, son tombeau, son linceul. Fidèle, Kurwenal veille, silhouette sobre et digne, figure fraternelle au chevet d’un mourant.
La musique de Wagner se fait ici respiration haletante, oscillant entre délire et lucidité. Tristan revit ses visions : souvenirs d’Isolde, illusions d’un navire qui n’arrive pas, ivresse des cordes qui se tendent puis retombent. Le chant de Daniel Jenz en berger mélancolique plane comme une annonce lointaine, presque irréelle, sur ces élans orchestraux où Bychkov choisit de dilater le temps. L’éclat du cor, tragiquement faux dans le récit, devient ici signe de mort.
L’arrivée d’Isolde n’est pas apaisement mais rupture, les deux amants étant déjà condamnés. Tristan expire dans ses bras, abandonné sur ce lit d’épaves. La lumière se resserre une dernière fois : Isolde demeure face au public, immobile, figée dans le célèbre « Liebestod ». Wagner écrit ici l’ultime transfiguration des amants. Camilla Nylund l’élève dans un souffle lumineux, d’une clarté presque déchirante, jusqu’au silence.
Les voix dans le flot orchestral
Dans ce plateau très homogène, c’est Isolde qui rayonne d’abord. Camilla Nylund fait entendre une voix de soprano ample et lumineuse. Son timbre charnu sait se colorer de noblesse et d’acier dans la véhémence de l’acte I, puis s’adoucir parfois alors qu’elle fantasme l’idylle avec Tristan. Sa mort permet une ultime transfiguration qui transforme leur histoire en mythe. Aérienne, avec une articulation claire, un souffle dramatique sans emphase, c’est assurément un des temps fort de la soirée !
Face à elle, Andreas Schager incarne un Tristan héroïque, d’une endurance presque inhumaine. La projection est constante, l’aigu vaillant, le timbre claironnant parfois poussé au-delà du nécessaire, mais quelle générosité ! Son délire du III est conduit avec une intensité hallucinée, qui touche par sa sincérité plus que par le raffinement. Une véritable performance, quand on sait qu’il enchaîne ce rôle écrasant avec celui de Parsifal presque tous les soirs !
Autour du couple, la distribution se distingue par sa cohésion. Jordan Shanahan offre un Kurwenal solide, lyrique et nuancé, véritable incarnation de la fraternité masculine. Son timbre clair, sa diction incisive, sa présence humaine donnent une réelle densité au compagnon fidèle. Assurément une voix wagnérienne qui va compter demain ! Ekaterina Gubanova, Brangäne expérimentée, séduit par la chaleur de son mezzo et la richesse de ses couleurs. Ses appels, malgré une couverture orchestrale par moments excessive, demeurent majestueux et sa présence scénique indéniable.
Dans le rôle de Marke, Günther Groissböck délaisse la tristesse majestueuse pour une incarnation sombre, autoritaire et brutale. Sa voix de basse noble est parfaitement projetée. Il impressionne par sa présence qui impose un roi plus violent que compatissant. À ses côtés, Alexander Grassauer campe un Melot crédible, solide vocalement.
Sous la direction de Semyon Bychkov, l’orchestre du Festival de Bayreuth choisit une lecture sombre et dilatée. On s’attendait à l’ardeur brûlante du duo d’amour, on a eu une lente marée sonore, où chaque phrase semble se déployer dans une respiration étirée. Les cordes enveloppent, les cuivres grondent, les bois se glacent, mais l’élan lyrique se dissout souvent dans ce flux continu. La passion incandescente du II, le feu attendu dans l’extase, sont absorbés dans un climat presque méditatif, davantage tourné vers l’ombre que vers l’embrasement. Est-ce la mise en scène qui dicte ce choix, ou une volonté propre du chef ? Reste que le public lui réserve un accueil très chaleureux.
Le chœur, préparé par Thomas Eitler de Lint, se distingue par son homogénéité et sa précision. Rarement sollicité, il offre pourtant une assise solide et une projection ferme, parfaitement intégrée à la pâte orchestrale.
Tristan : Andreas Schager
Le Roi Marke : Günther Groissböck
Isolde : Camilla Nylund
Kurwenal : Jordan Shanahan
Melot : Alexander Grassauer
Brangaine : Ekaterina Gubanova
Ein Hirt : Daniel Jenz
Ein Steuerman : Lawson Anderson
Stimme eines junge Seemanns : Matthew Newlin
Direction musicale : Semyon Bychkov
Chef de chœur : Thomas Eitler-de Lint
Mise en scène : Thorleifur Örn Arnarsson
Décors : Vytautas Narbutas
Costumes : Sibylle Wallum
Lumières : Sascha Zauner
Dramaturgie : Andri Hardmeier
Tristan und Isolde
Opéra en trois actes de Richard Wagner, créé le 10 juin 1865 au Théâtre royal de la Cour de Bavière à Munich.
Festival de Bayreuth, représentation du samedi 23 août 2025