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Une Soirée Vériste à l’Opéra de Saint-Étienne : Entre découvertes, hommage et retrouvailles

par Aurélie Mazenq 12 mars 2025
par Aurélie Mazenq 12 mars 2025

© Cyrille Cauvet - Opéra de Saint-Étienne

© Cyrille Cauvet - Opéra de Saint-Étienne

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Cavalleria Rusticana, I Pagliacci, Opéra de Saint-Etienne, 9 mars 2025

Cette soirée a su conquérir un public stéphanois enthousiaste, venu en nombre redécouvrir deux piliers du vérisme. Cette représentation, marquée par la passion et le souvenir, restera un moment fort de cette saison lyrique.

Ce dimanche 9 mars, l’Opéra de Saint-Étienne nous conviait à une soirée placée sous le signe du vérisme, avec la représentation conjointe de Cavalleria Rusticana de Mascagni et I Pagliacci de Leoncavallo. Deux œuvres emblématiques de la giovane scuola italienne, régulièrement associées sur scène tant elles partagent un goût pour les passions exacerbées, la jalousie et la tragédie humaine. Mais cette représentation avait aussi une résonance particulière : elle était dédiée à Jean-Louis Pichon, ancien directeur de l’Opéra, disparu la semaine précédente. Figure essentielle du monde lyrique, il a dirigé l’Opéra de Saint-Étienne de 1983 à 2008, façonnant son identité en défendant un répertoire varié, entre redécouvertes et productions ambitieuses. Son engagement a marqué durablement la scène stéphanoise, et c’est avec émotion que le public lui a rendu hommage à travers une minute d’applaudissements et la reprise du chœur de Cavalleria Rusticana en fin de représentation.

Deux ouvrages unis par l’Âme du Vérisme

Si Cavalleria Rusticana et I Pagliacci partagent un ancrage vériste, il ne faut pas s’y tromper : ils restent deux opéras bien distincts, tant dans leur style que dans leur dramaturgie. Tous deux s’inscrivent dans un réalisme brut, mettant en scène des personnages issus d’un milieu populaire, confrontés à leurs pulsions et leurs tragédies inexorables. Le vérisme, inspiré du naturalisme français, cherche ici à dépeindre la violence des sentiments humains à travers des situations de jalousie et d’adultère, où la fatalité conduit inévitablement au meurtre.

L’orchestre symphonique de Saint-Étienne Loire, sous la direction précise et équilibrée de Christopher Franklin, a su exalter ces atmosphères contrastées. Toutefois, il a parfois manqué ce supplément d’âme qui aurait transcendé certains passages et apporté encore plus d’intensité dramatique. On retiendra notamment le soin apporté aux effets scéniques : la spatialisation des chœurs, les cloches du village, la mise en avant des instruments sur la scène et les voix puissantes portées par des mélodies lyriques poignantes. Le Chœur Lyrique Saint-Étienne Loire, sous la direction de Laurent Touche, et le chœur de la Maîtrise de la Loire, dirigé par Jean-Baptiste Bertrand, brillent par leur homogénéité et leur présence scénique.

Une mise en scène ingénieuse pour cette nouvelle production

Nicola Berloffa, qui avait déjà conquis le public stéphanois avec Hamlet en 2022, signe ici une mise en scène sobre et efficace. Un travail particulier a été accordé à la direction d’acteurs et aux effets scéniques, comme la procession de Pâques, les petits pas de danse au début de I Pagliacci ou encore le jeu de scène des solistes, plutôt réussi. Les décors d’Andrea Belli plongent le spectateur dans un cadre à la fois intemporel et ancré dans la rudesse du quotidien. Un seul décor, agrémenté de quelques éléments (une cloison avec deux portes ou un ring de boxe) permet de marquer des atmosphères distinctes nécessaires pour les deux opéras. La très grande majorité des costumes, inspirés des années 60, est également réutilisée de façon ingénieuse. Les scènes de vie dépeintes sont renforcées par les jeux de lumière soignés de Valerio Tiberi, mettant en valeur différentes facettes des personnages entre ombre et lumière. Tout est là pour passer un moment agréable.

Une distribution contrastée

Du côté des voix, la distribution a offert des prestations contrastées. Dans Cavalleria Rusticana, Julie Robard-Gendre campe une Santuzza à la fois poignante et passionnée. Ses aigus sont sonores et affirmés, le médium riche et les graves présents, faisant de cette prise de rôle une réussite. Seul le jeu de scène pourrait être affiné, notamment dans sa gestuelle alors que le personnage est enceinte dans la proposition faite. Face à elle, Tadeusz Szlenkier (Turiddu) s’impose par une projection vocale puissante, bien que parfois trop linéaire dans son expressivité. Valdis Jansons (Alfio) montre quelques faiblesses vocales, notamment lors des ensembles, et peine à dégager un charisme scénique marquant. Le rôle de Lola échoie à Marion Vergez-Pascal dont la voix saine et claire mais aussi le jeu scénique pétillant apportent une appréciable fraîcheur au spectacle. 

En revanche, I Pagliacci a offert une performance plus équilibrée. Alexandra Marcellier brille dans le rôle de Nedda, confirmant son statut d’étoile montante du répertoire sur la scène qui lui permit d’éclore. Son timbre lumineux et sa présence scénique apportent la nuance et l’intensité requises. Tadeusz Szlenkier (Canio) excelle dans l’un des rôles les plus connus du répertoire, livrant un « Vesti la giubba » poignant et un final glaçant avec son célèbre « La commedia è finita ! ». À la fois froid, impitoyable et violent, il se montre lors de ces passages clés sensible et profondément affecté par la situation. À ses côtés, Matteo Loi (Silvio) et Marc Larcher (Beppe) complètent la distribution.

Cependant, certaines intentions théâtrales n’ont pas toujours convaincu. L’un des moments-clés, le prologue de I Pagliacci, perd en intensité dans l’interprétation de Valdis Jansons (Tonio). Ce monologue, véritable manifeste vériste, est censé briser le quatrième mur et instaurer une connivence entre la scène et la salle. Or, ici, l’expressivité et la puissance vocale se sont révélées en deçà des attentes, diluant la portée de cette introduction essentielle.

Cette soirée a su conquérir un public stéphanois enthousiaste, venu en nombre redécouvrir deux piliers du vérisme. Si quelques faiblesses scéniques et vocales ont pu ternir certains moments-clés, l’émotion et la force dramatique de ces œuvres n’ont pas failli à leur mission. L’Opéra de Saint-Étienne continue ainsi d’affirmer son engagement pour un répertoire exigeant, tout en rendant un bel hommage à ceux qui ont contribué à son rayonnement. Cette représentation, marquée par la passion et le souvenir, restera un moment fort de cette saison lyrique.

Les artistes

Cavalleria rusticana
Santuzza : Julie Robard-Gendre
Mamma Lucia : Doris Lamprecht
Lola : Marion Vergez-Pascal
Turiddu : Tadeusz Szlenkier
Alfio : Valdis Jansons

I Pagliacci
Nedda : Alexandra Marcellier
Canio : Tadeusz Szlenkier
Tonio : Valdis Jansons
Silvio : Matteo Loi
Beppe : Marc Larcher

Orchestre Symphonique de Saint-Étienne Loire, dir. Christopher Franklin
Choeur Lyrique de Saint-Étienne Loire, dir. Laurent Touche
Choeur de la Maîtrise de la Loire, dir. Jean-Baptiste Bertrand
Mise en scène, costumes : Nicola Berloffa
Décors, scénographie : Andrea Belli
Lumières : Valerio Tiberi
Chorégraphie : Luigia Frattaroli

Le programme

Cavalleria rusticana

Opéra de Pietro Mascagni, livret de Guido Menasci et Giovanni Targioni-Tozzetti d’après une histoire de Giovanni Verga, créé le 17 mai 1890 au Teatro Costanzi de Rome.

I Pagliacci 

Opéra et livret de Ruggero Leoncavallo, créé le 21 mai 1892 au Teatro dal Verme de Milan

Opéra de Saint-Étienne, représentation du dimanche 9 mars 2025.

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Alexandra MarcellierNicola BerloffaChristopher FranklinTadeusz SzlenkierJulie Robard-Gendre
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Aurélie Mazenq

Critique musicale passionnée, Aurélie Mazenq fréquente les théâtres lyriques comme on entreprend un voyage : avec curiosité, émerveillement et l'envie intacte de se laisser surprendre. Des grandes scènes européennes aux maisons plus confidentielles, elle collectionne moins les spectacles que les émotions. À travers ses chroniques, elle aime partager ces vibrations invisibles qui naissent entre les artistes et le public, et qui font de chaque représentation une expérience unique.

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